Certains s’acharnent, à coup de concepts artistiques ambitieux, à développer une œuvre colossale dont les actes de bravoures redéfinissent absolument les règles établies de genres sclérosés, donnant ainsi un sens nouveau au mouvement, enfin du moins le croient-ils. D’autres plus traditionalistes se contentent de défendre les propos d’un classicisme suranné dont le feu sacré est souvent éteint, parfois tiédasse, rarement flamboyant. Et d’autres encore gravissent sans aucune probité les marches d’un panthéon décrépi construit par d’autres illustres, dans le seul but de régner sans partage sur les cîmes grisâtres d’une scène sans ombre, où seule leur propre gloire les satisfait aujourd’hui et les satisfera pour toujours. Et il en est dont la seule ambition est d’être musicien. Un désir fondamental empreint d’une grande sincérité et qui nécessite le travail d’une vie entière.
Lorsque j’emploie le terme « simple », c’est, évidement, au sens le plus noble. Lorsque je désigne ainsi ceux qui usent de leurs talents, c’est, assurément, en ayant à l’esprit cette évidente vérité qui découle de cet authentique amour qu’ont les vrais musiciens pour leur art. Une ardeur qui s’exprime au travers de chaque geste, de chaque respiration, et de chaque instant. La différence entre ces êtres d’exception et les autres, c’est qu’eux sont musiciens alors que les autres se contentent de jouer de la musique. La distinction est fondamentale et elle confère aux véritables artistes une assurance, une sérénité, et une vérité certaine, dont l’expression nous touche. Cette émotion, peu sont capables de la maîtriser avec autant de talent que ces suédois et dès les premières mesures d’un Got To Have Faith, sur ce
Almost Unplugged enregistré en Public, au Nalen de Stockholm, le plaisir nous étreint d’emblée, nous amenant avec une légèreté suave vers un moment de pur plaisir. Il n’était pourtant pas aisé de modeler un visage des plus harmonieux avec la musique du groupe, tant la matière a changé au fil du temps. Comment, en effet, offrir aux rides de ces années une véritable délicatesse, alors que ce faciès porte les stigmates de cicatrices causées par ces disparités de genre qui vit basculer Joey Tempest et ses compagnons d’un Heavy mélodique fortement influencé par les années 70 (Europe, Wings of Tommorrow), à un Hard Rock ultra mélodique aux synthés et aux arrangements travaillés à l’extrême (
The Final Countdown,
Out of this World…), en passant par un Hard Rock teinté d’AOR à l’équilibre délicieux (
Prisoners in Paradise), pour finalement revenir à une musique aux airs plus modernes d’un croisement entre un Hard aux intentions Heavy très actuel (
Start from the Dark,
Secret Society…)? Une des réponses se cache dans la nature profonde de ces hommes que j’ai décrite en préambule. Ils sont musiciens et ont su, forcément, faire grandir leurs titres en les réarrangeant. Une autre tient dans le choix, ici, de l’option semi-acoustique qui a tendance à adoucir la fougue d’instruments électriques. Cette volonté de délicatesse est subtilement accentuée par la présence de deux violons dont chaque note ajoute une finesse supplémentaire. Dans cette atmosphère intimiste de bien-être et d’émotions, un Forever Travelling ou un The Devil Sings the Blues prennent une dimension ensorcelante. Mais ils en prennent une véritablement captivante avec des ballades aux langueurs délicieuses comme un Wish You Were Here de Pink Floyd, ou un
The Final Countdown dans une version épuré, ou encore un bluesy Since I’ve Been Loving Here de
Led Zeppelin, ou encore un excellent Dreamer où la voix fragile aux fêlures creusées par les années de Joey Tempest merveilleusement soulignée par pianos et violons transcendent un plaisir immense en une émotion unique.
Toujours soucieux de préserver cet équilibre retrouvé sur un
Prisoners in Paradise, les partitions de Mic Michaeli continuent à être subtilement unies aux guitares parfaites et inspirées d’un John Norum pour un résultat où chacun trouve parfaitement sa place. Le guitariste, avec l’aisance d’une créativité étonnante, n’hésite pas à enrichir, de manière fugace mais entêtante, les climats de certains titres en y ajoutant quelques notes funky, quelques autres hispanisante. Cette stabilité entre les deux hommes permet, aussi, de rendre, enfin, l’aspect le plus fougueux, le plus rugueux, le plus Rock à des morceaux qui en manquaient singulièrement. Ainsi Superstitious trouve ici une couleur qui lui sied bien davantage que le terne gris qui était le sien autrefois. Le très bon et très énergique Yesterday News, de même que l’incroyable Rock the Night achève une démonstration éblouissante sur une certitude. Oui, Joey Tempest, Mic Michaeli, John Norum, Ian Haughland et John Leven sont d’incomparables musiciens, quoiqu’en disent et quoiqu’en pensent les plus sceptiques.
Un album exceptionnel, tout simplement.