A l'écoute de ce Passage, difficile d'imaginer un seul instant que
Samael fut un groupe de black metal à l'orientation plutôt raw à ses débuts. La marge de progression de la formation a tout simplement été impressionnante, une évolution continue qui conduit à cet album hors normes, qui réussit toujours l'exploit de sonner moderne quatorze ans après sa sortie, comme s'il était une surface sur laquelle l'eau du temps n'avait pas prise. Il traverse les époques, défiant les modes et arrivant toujours à captiver l'oreille de l'auditeur, comme une mélodie pernicieuse dont on ne peut s'en défaire.
Xy est le véritable chef de meute de
Samael sur cet opus. Il s'occupe de la musique, avec une certaine frénésie qui confine à l'obsession : celle de ne pas faire de surplace, de ne pas stagner dans un genre, de s'ouvrir aux technologies et de s'en nourrir, pour étendre de noires ailes sur une Europe quelque peu figée, entre le black metal qui explosait littéralement et toute la vague "true" metal qui se profilait à l'horizon. Passage fait office de bouffée d'air frais, même si cet air est vicié par une obscurité presque olfactive. Enregistré en trois semaines sous la houlette de
Valdemar Sorychta (Grip Inc,
The Gathering,
Moonspell), ce qui frappe d'entrée de jeu réside dans l'épaisseur du son, qui s'étend dans l'espace sans le moins du monde chercher à devenir plus éthéré. Même les passages calmes qui parsème cet opus sont souvent lourds, pesants, oppressants surtout. Les titres forment un ensemble très homogène, même si chacun raconte une histoire différente. Il n'y a pas de redondance trop choquante. L'album se construit autour de morceaux plutôt courts, oscillant entre trois et quatre minutes, intenses, d'une sourde violence même si ce n'est pas ce qui saute en premier aux oreilles.
Passage est de ce point de vu admirablement écrit. Derrière des relents black, vestiges d'un passé qui n'était pas si lointain que ça, se construisent des compositions axés sur la modernité, avec des programmations qui viennent soigneusement doper l'ensemble tandis que les rythmiques et les guitares forment des murs de son efficaces, qui agissent comme des bulldozers. C'est froid, c'est heavy et ça ne fait pas dans la dentelle. Le chant de
Vorph, grumeleux à souhait, s'intègre parfaitement à l'ensemble, acide, prenant parfois des allures plus extrêmes quand les conditions le demandent.
Et ce sont ainsi onze morceaux qui découlent d'un même moule, mais chacun marqué de sa particularité, une guitare arrogante, des samples plus marqués ou originaux, des breaks sournois, une déclinaison plus violente.
Samael ne s'est pas contenté de construire en série, il a personnalisé chaque titre, avec toujours la même idée fixe, se détacher de son passé, franchir un pallier dans leur carrière. Sur ces points là, encore une fois, c'est une réussite. Le groupe propose un OVNI musical, le genre de disque que l'on ne s'attendait pas à découvrir, à la fois martial et angoissant, au détour d'un refrain ou d'une instrumentation habile et sournoise. Rien n'est laissé au hasard, c'est calculé, ça manque de spontanéité, mais toute cette froideur métallique, typique de l'indus, est nécessaire à l'élaboration de Passage. Sans elle, les titres prendraient des tournures moins radicales, ou s'étendraient inutilement. Là, c'est précis, millimétré même, avec ce qu'il faut dans le son pour donner un côté presque organique à l'ensemble.
Samael semble humain, mais c'est un leurre, il s'agit d'une machine, sophistiquée, dont le seul but est de tout écraser sur sa route sanglante.
Il n'est pas forcément aisé de rentrer dans ce disque. Il n'est pas facile d'accès car son homogénéité en fait un bloc, une muraille presque infranchissable. Il faut plusieurs écoutes pour réellement s'en imprégner, le dompter et enfin l'apprivoiser. Le plaisir n'est pas immédiat, il demande à ce que l'on soit patient pour enfin arriver et exploser en une myriade de saveurs enivrantes. Xy et Vorph se sont arrangés pour faire un disque sensiblement extrême et axé à un public restreint pour arriver, par la qualité de leur écriture, à une oeuvre majeur de la seconde partie des années 90, un album phare que eux-même ne sauront plus égaler par la suite.
Passage, c'est une voie d'accès intéressante pour entrer dans le monde de
Samael, c'est également l'album à posséder absolument, extravagant et mystérieux, lunatique comme semble nous le dire la pochette, où la mélodie prend des allures de dissonances maîtrisées. Il convient de l'écouter au moins une fois dans sa vie et si l'on en tombe amoureux, lui vouer un culte qui ne doit pas être exagéré. Passage est un chef d'oeuvre, le genre d'opus que l'on attendait pas et qui demeure toujours d'actualité malgré le poids des ans.