1991. Le métal de la mort est encore en pleine effervescence. La popularité de ce mouvement funeste, à l’époque le plus violent au monde est à son zénith, et ses principaux ténors se disputent chacun dans leurs contrées respectives la place tant convoitée. Celle de l’infâme monarque qui régnera sans partage sur son trône souillé de déjections putrescentes au fin fond de sa crypte poussiéreuse; ignoble repère d’un art appelé à devenir référentiel, que les nouvelles générations aduleront et devant lequel elles se prosterneront respectueusement. Le tout début des années 90 était en effet une époque bénie des ténèbres. Une époque dans laquelle chaque pays pouvait se targuer de disposer d’un porte drapeau de choix, même si c’est dans l’humus symbolique des terres de Floride que ce genre maudit puisait majoritairement sa substantifique moelle.
Insatiable et fougueux, l’auditeur de l’époque, avide de sauvagerie sonore et fanatisé par le renouveau d’un extrémisme instrumental sans précédent, n’aura jamais été aussi comblé que durant ces quelques années fastes. L’effet boule de
neige œuvrant, de nouvelles cohortes de jeunes musiciens affamés de brutalité, bardés de cuir et de tee-shirts underground, surgissaient chaque jour par dizaines de leurs caveaux putrides comme des morts-vivants voraces, contaminés par les particules toxiques émanant des pays voisins. Dans ce bouillonnement tous azimuts, on peut sans conteste affirmer que la Suède fut le second fief stratégique d'une scène charnière dans l’histoire du Death Metal mondial. Une scène qui se singularisa immédiatement par un penchant bien plus sombre et crasseux que son homologue outre-Atlantique.
Alors que le regretté Schuldiner commençait à civiliser le genre qui porte son nom; alors qu’il réfléchissait et conceptualisait déjà une vision plus politiquement correcte et s’aménageait par la même occasion une porte de sortie plus respectable; pendant que Trey Azagthoth et ses sbires se vautraient avec délice dans la luxure de leur édifice barbare, et que l’Antéchrist Benton entamait son show et intensifiait sa haine-spectacle des culs bénis en préparant sa seconde bombe à clous : l’hystérique
Legion, sur le vieux continent, les zombies d’
Entombed, première scission du cultissime
Nihilist (la seconde formera de son côté le radical
Unleashed), déjà adulés pour leur magistral
Left Hand Path, donnaient quand à eux naissance à ce
Clandestine absolument superbe.
Deuxième pavé goudronneux du gang de Stockholm, cet opus dévoilait un Death Metal à l’inspiration inédite et résolument unique. Une musique épaisse et visqueuse à l’odeur pestilentielle due à l’âpreté de ces guitares accordées plus bas que terre, bavant des accords purulents comparables à un ruisseau d’humeur suintant des entrailles d’une charogne. Il n’y avait pas la moindre faute de (mauvais) goût, et il était bien sûr toujours question de ce style inimitable. Celui qui avait fait trembler les murs un an plus tôt. Il était toujours question de ce son infiniment caverneux et grondant, presque tellurique. Tomas Skogsberg, l’incontournable sorcier du son nord-européen de l’époque, avait encore accompli un miracle du fond de son Studio Sunlight, antre malfaisant qui servira quelques années durant, de véritable point de chute pour bon nombre de formations européennes aujourd’hui mondialement reconnues, dont
Dismember,
Necrophobic,
Grave,
Katatonia et
Amorphis...
D’une inventivité stupéfiante, le disque se révélait à la fois d’une redoutable perversité et d’un dynamisme remarquable. Pervers dans ses riffs gras et huileux qui jouaient en permanence sur des climats pourrissants et une sensation de terreur malsaine. Pervers également, dans la tonalité des impressionnantes éructations gutturales dont usait le hurleur intérimaire Johnny Dordevic. Dynamique grâce au suspens lié à une judicieuse diversification harmonique allant même jusqu’à une certaine complexité raisonnable, et surtout grâce à cette propension géniale à insuffler un groove absolument diabolique et ultra-fédérateur, particularité inestimable que l’on ne retrouvait définitivement nulle part ailleurs. De purs joyaux de machiavélisme sonore comme les démoniaques
Living Dead et
Stranger Aeons, ou bien comme le retors
Sinners Bleed avec ses riffs perfides et ses breaks hantés par la mort elle-même, témoignaient de la stratégie de composition réellement sadique dont faisaient usage ces jeunes Vikings sanguinaires. Car avec le recul,
Clandestine apparaît comme un disque tout sauf linéaire. Il est même sans aucun doute la pièce la plus variée et sophistiquée qu’
Entombed ait réalisé au cours d’une carrière hélas en dents de scie.
Second et dernier opus purement Death pour
Entombed après l’édificateur
Left Hand Path,
Clandestine montrait un groupe au sommet de sa forme, en pleine possession de sa créativité malfaisante et qui surtout, assumait pleinement son glauquissime délire juvé
nile. Le virage à 90 degrés pris deux ans plus tard avec
Wolverine Blues, illustrait déjà parfaitement cette volonté d’assainissement harmonique; ce désir avoué d’accorder tous les privilèges à la puissance théorique et la clarté barbare. L’impact de sa musique s’en retrouvera certes décuplé, mais cette puanteur crasse et orgasmique; cette exaltation lugubrement morbide et ce touché granuleux, n’auront jamais été si admirablement palpables qu’à travers les résonances putrides et fondatrices de ces deux sinistres menuets d’outre-tombe.