Dans les années 80, on avait le crossover. Un genre un peu bâtard qui n'aura pas réellement percé, avec son mélange de thrash et de hardcore savamment dosé. On se souviendra avec nostalgie de S.O.D. et de
D.R.I. et on voudra croire que
Suicidal Tendencies n'a pas explosé commercialement par accident quand on désespère devant sa discographie plus récente. Mais ce qui était contre-nature vingt ans en arrière est devenue chose assez courante de nos jours, avec toute une déclinaison de noms de genre en -core qui inondent sans scrupules les magazines. Le hardcore s'est démocratisé et pour certains fans du style, il devient même ainsi trop commercial et de plus en plus sort de son underground.
Eyeless se place totalement dans cette optique, en associant les murs de sons du thrash moderne aux vocaux éructés propres au hardcore. La formation, qui fête ses dix ans par la sortie de son troisième album, avait déjà écrasé quelques têtes à coups de Doc Martens avec
The Game Of Fear et sa signature sur Listenable Records (pour la distribution française) apparait comme une juste reconnaissance pour les Montpelliérains. Et si le groupe ne fait pas franchement parler de lui dans l'Hexagone, il apparait clairement qu'il a le vent en poupe puisque après
Tue Madsen, c'est un autre poids-lourd qui s'occupe de la production de ce Diary,
Jason Suecof (
Trivium,
Chimaira...).
Et effectivement, le son est puissant. La batterie et la section rythmique en général est bien en place, limpide et brutale. Les guitaristes ne sont pas en reste, à placer des riffs plombés tout au long de la galette, avant de se fendre de soli qui parfois tendent doucement vers le heavy plus classique. Derrière le micro,
Fred est le chef d'orchestre de cette ode à la violence qu'est The Diary. Ses hurlements sont comme autant de claques, des parpaings dans la tronche qu'il assène avec bonne humeur et volonté de bien faire. Un passage à tabac en règle, surtout que l'espace de deux titres, il est accompagné d'invités qui aiment également faire du bien à l'âme en faisant très mal. Ainsi,
Mark Hunter de
Chimaira vient pousser la chansonnette, ou la beuglante si vous préférez, sur le très bon
See You In Hell tandis que pour
We Live - tout aussi bon - c'est
Doc Coyle de
God Forbid qui vient faire un passage derrière le micro. Des invités qui flirtent donc avec le registre de
Fred, mais comme pour l'album The Game Of Fear et les siens, les résultats de ces duos sont convaincant.
Un autre point fort de
Eyeless réside dans ses mélodies. Le groupe a parfaitement compris que la violence sonore fonctionne bien mieux si elle peut se reposer sur des mélodies. Ainsi, la brutalité n'en est que plus fulgurante, et vient cueillir l'auditeur à tout moment, chaque pause n'étant qu'un maigre sursis avant un nouveau défouraillage en règle. Cependant, cela n'empêche pas l'album de s'installer dans une certaine redondance (la batterie claque, mais elle n'en demeure pas moins répétitive à la longue, le chant est puissant, mais parfois trop monolithique...). Bref, il n'y a plus vraiment de surprise dans les derniers titres, malgré un piano éphémère pour achever lugubrement
No Way Out, même si le plaisir d'écoute est, quant à lui, toujours là, à se manifester à chaque volée de bois vert.
The Diary est un disque qui ne révolutionnera pas le genre, mais qui prend joyeusement aux tripes.
Eyeless démontre une fois de plus que la scène française n'a pas à avoir honte, qu'elle peut très bien s'exporter à l'étranger. Le syndrome des années 80 n'est plus qu'un lointain souvenir et les groupes locaux, dont ce
Eyeless jouissif, ont largement de quoi rivaliser avec des formations disposant de plus de moyens. Et avec ce disque, nul doute que nos Montpelliérains vont tirer une très bonne carte pour la suite de leur carrière.