Il est impossible de parler de ce premier album éponyme de
Led Zeppelin sans évoquer la scène de l'époque, tout ce qui a été fait avant et pendant la conception de ce disque, souvent considéré comme une sainte relique. Parce qu'il y a eu un avant et un après
Led Zeppelin, cet album est une charnière entre deux univers musicaux même si l'explosion était prévisible tant tous les indices tendaient à confirmer cette évolution musicale. Parce que
Led Zeppelin n'est pas le vrai père du hard rock, ils sont plusieurs à se partager cette palme, mais
Led Zeppelin est certainement celui qui a le plus contribué, par sa forte présence médiatique, à populariser le genre.
Mais avant, il y avait tout le rock qui émergeait de chaque côté de l'Atlantique, un blues blanc plus enlevé, plus joyeux que celui des noirs qui déchirait la nuit avec les plaintes misérables d'une existence bafouée au quotidien. Les Yardbirds écumaient déjà les scènes vers le milieu des années 60, avec
Eric Clapton à la guitare, une formation fortement attachée au blues. Quand Clapton s'en va fonder
Cream,
Jeff Beck le remplace. Ce musicien talentueux a fait évoluer le son du groupe vers des contrées plus rêches et l'arrivée de
Jimmy Page quelques temps plus tard intensifie encore le son du groupe. Même si ce tandem aura été éphémère, il aura eu une réelle importance.
Mais déjà les Yardbirds se disloquent et Jimmy Page se retrouve tout seul pour tenir la barre et s'occuper du navire. Comme une tournée en Scandinavie est programmée, Page décide d'honorer cet engagement et recrute le bassiste
John Paul Jones, le batteur
John Bonham ainsi qu'un jeune chanteur de même pas vingt ans,
Robert Plant. La formation s'appelle alors
The New Yardbirds et autour d'eux, le monde a déjà changé.
Parce que si on regarde bien,
Led Zeppelin n'a pas inventé grand chose. Leur look a été emprunté à celui de
The Who, leur son à l'ancien compère Jeff Beck qui avait déjà quelques années d'avances. Quelques années plus tôt, des guitaristes avaient déjà révolutionné le rock, des groupes avaient déjà franchi un pas crucial dans l'évolution d'un style qui devenait de plus en plus gourmand au niveau du son, phagocyte en puissance. Bien sûr, impossible de ne pas parler des
Kinks et de leur
You Really Got Me qui est considéré comme un des premiers morceaux de hard rock. Difficile de ne pas mentionner le
(i Can't Get No) Satisfaction des
Rolling Stones qui avait proposé un des riffs les plus fédérateurs de l'histoire du rock. Passer sous silence le
Helter Skelter des
Beatles est tout simplement impensable. Renier le travail des Who sur le plan musical serait une grave erreur vu les prestations scéniques du groupe et le riff répétitif de
Magic Bus reste encore une référence. Et du côté des grands oubliés, n'oublions pas les
Troggs qui sont de sérieux prétendants à la paternité du genre...
Et bien entendu, les Etats-Unis ne sont pas en reste :
The Doors redéfinissaient le psychédélisme tandis que
Bob Dylan et
Joan Baez délivraient un folk contestataire. Les deux tourneront souvent ensemble et le travail de Baez sera souvent récupéré dans le milieu du metal (cf
Judas Priest et...
Led Zeppelin). Et dans l'ombre, le
MC5, les
Stooges et le
Grand Funk Railroad faisaient siffler la distorsion sans complexe.
Jimi Hendrix, quant à lui faisait pleurer tous les apprentis guitaristes de la planète. Tout était en place...
... Et Jimmy Page a beaucoup emprunté à droite et à gauche pour faire ce premier album.
The New Yardbirds deviennent
Led Zeppelin après que
Keith Moon, le regretté batteur légendaire des Who, ait soufflé le nom à Page. Comme le groupe a beaucoup tourné, ils n'ont pas assez de compositions originales pour faire un album, aussi ce premier essai sera composé de plusieurs reprises. Les musiciens enregistrent en 36 heures ce premier disque, plutôt attendu. La réputation de la formation n'avait eu de cesse de croître car chaque concert pouvait devenir un évènement dantesque, avec des improvisations pouvant durer plus d'une demi-heure, quand il fallait combler des trous que le manque de chansons creusaient immanquablement. Le producteur
Peter Grant, dont le nom sera longtemps associé à celui de Led Zep', n'aura pas tardé à leur trouver un deal bien juteux avec Atlantic.
Et le voilà dans les bacs en janvier 1969. Et quelle pochette ! Sans état d'âme, le groupe a utilisé une photographie prise lors de l'incendie du Hindenburg, un dirigeable qui avait pris feu lors de son atterrissage en 1937, la première grande catastrophe aérienne à avoir fait parler d'elle (pas pour rien qu'un descendant du baron Von Zeppelin fera un procès au groupe quelques années plus tard...). L'illustration est violente et on devine que le disque va être puissant.
Le son est lourd. La frappe de Bonham est pachydermique, il cogne ses fûts comme un sourd, mais il parvient à apporter du groove. La guitare est tranchante. Page a eu le temps de la booster par overdubs ; le disque a été enregistré de façon live, tous jouant ensemble, les améliorations se sont greffées petit à petit, comme le chant de Plant sur le refrain de
Good Times Bad Times qui se retrouve gonflé, plus profond. D'ailleurs, le chanteur s'est beaucoup inspiré du travail de
Roger Daltrey (The Who, décidément) pour le look (ange blond...), mais également avec cette faculté de pousser à la perfection sa voix dans les aigus sans la briser.
Pourtant, très vite, l'impression de déjà entendu peut se faire sentir. Certes, de nos jour, c'est facile, de l'eau a coulé sous les ponts et il devient parfois difficile de savoir de quand datent certains morceaux. Cependant, quand on s'intéresse à toute la contre-culture de cette époque, il apparait évident que Page ne s'est pas franchement foulé sur ce premier disque (ni même sur le second d'ailleurs). Mais l'homme est talentueux et certaines de ses erreurs compréhensibles. Maintenant, si l'on a des doutes sur une chanson, il suffit de faire une recherche sur internet. En 1968, date de l'enregistrement de ce premier méfait, l'outil informatique n'était pas à la portée de tous. Ainsi, une chanson que Joan Baez avait déjà repris quelques années plutôt a été originellement écrite dans les années 50 par une certaine
Anne Bredon dont le nom aurait pu sombrer dans l'oubli si son fils n'avait pas demandé de réparer cette injustice au début des années 90. Cette chanson, c'est
Babe I'm Gonna Leave You, qui est à l'origine une douce ballade folk. Ici,
Led Zeppelin réalise une prouesse énorme. Il ne fait pas que s'approprier cette chanson, il en redéfinit les contours en oscillant sans cesse entre une humble tristesse et la cruauté d'une colère jubilatoire. La guitare de Page se fait limite heavy lors des explosions déchirantes, Plant s'arrache la voix et cette reprise devient rapidement l'un des fers de lance de cet album.
Et Page reprend également et sans rougir du Yardbirds. Ainsi,
Dazed And Confused vient briller de mille feux ici, retravaillée, avec un son de guitare lancinant et un solo propice à de longues improvisations en concert. Et encore, ce jeu très lourd de Bonham derrière les fûts allié à ce groove haletant. Il est également impossible de passer sous silence l'hommage rendu à l'exceptionnel
Willie Dixon qui aura laissé son empreinte sur le blues. Deux titres sont tirés de son répertoire, dont ce
You Shook Me où la guitare est hypnotique, lourde et grasse, sachant se faire plus discrète pour laisser s'exprimer l'orgue Hammond de John Paul John ou l'harmonica de Plant. Et là, on comprend que le blues est en train de vivre une nouvelle mutation, que le son va en s'épaississant de plus en plus, que la distorsion devient l'apanage d'un nouveau genre de rock, plus dur, plus fort...
Ainsi,
Communication Breakdown avec son rythme saccadé et la folie qu'il dégage apparait comme un boulet de canon, brûlant, où le duo Page/Plant atteint des sommets. La dualité entre la basse et la batterie est à son apogée sur cet album, le riff devient intemporel, et il sera l'une des clés pour définir ce que sera le heavy metal que
Black Sabbath préparait dans l'ombre...
Ce premier album de
Led Zeppelin, c'est la déclinaison finale du blues blanc, même si tout n'est pas très honnête dessus. En se gavant d'influences multiples, allant du folk au rythm and blues en passant par les racines noires de cette musique, Page, Plant, JPJ et Bonham ont écrit une des pages les plus importantes de la musique, parce que ce disque est le fer de lance d'un nouveau genre. La paternité du style reste à définir clairement et ne peut de façon tout à fait logique être attribuée pleinement à Led Zep. Mais il en aura été l'étendard.
P.S : désolé pour le pavé...