A n’en pas douter, 1990 aura été une année charnière dans le monde du Hard Rock.
Alors que la décennie précédente avait vu l’avènement du grand cirque médiatique des groupes Glam et Heavy, tout ce petit monde allait être bousculé par l’arrivée massive de toute une ribambelle de styles et de jeunes musiciens doués qui allaient reléguer les permanentes, les jeans trop moulants et la virtuosité purement démonstrative au rang de la ringardise la plus absolue. La radicalisation du discours musical déjà amorcée à la fin des 80’s, allait balayer les paillettes d’une musique devenu trop conformiste pour toute une jeunesse désabusée qui allait trouver son salut dans le désespoir d’un
Kurt Cobain ou les textes engagés d’un
Zach de la Rocha.
S’il n’en est pas mort pour autant, le Hard Rock à Papy allaient se manger coup sur coup dans la tronche les vagues Grunge, Black, Fusion, Gothique, Indus, Néo-Métal qui allaient changer en profondeur le paysage musical de l’époque.
C’est cette même année 1990 que le trio New Yorkais
Prong mené par son chanteur guitariste Tommy Victor - ancien DJ du célèbre club underground CBGB - va délaisser le Hardcore New Yorkais pur jus qu’il pratiquait dans la deuxième moitié des années 80 au profit d’une musique métronomique et novatrice.
Si les éléments musicaux qui composent les 11 titres de leur troisième album
Beg To Difter ne présentent pas - à priori - un matériel auditif complètement inédit pour l’époque, c’est bien dans sa manière de faire du Métal que le groupe va se montrer en avance sur son temps, en phase avec ce fabuleux changement qui s’annonce. S’ils n’ont pas encore dans leur arsenal les samplers qui feront le son des albums à venir, les musiciens de
Prong ont déjà ce savoir faire unique qui font de ce
Beg To Difter une œuvre à part, riche et féconde, véritable terreau pour les groupes Indus et Néo qui suivront.
Et ce n’est pas un hasard si bon nombre d’artistes citeront ce troisième album des New Yorkais comme une référence. A ce titre,
Jonathan Davis,
Trent Reznor ou encore
Max Cavallera diront beaucoup de bien de ce disque et de son influence sur leur propre parcours artistique.
Si la production sonne un peu datée, peu aidée il est vrai par l’horrible son de reverb de la caisse claire de Ted Parsons, les 11 titres qui composent cet album n’ont pourtant rien perdu de leur efficacité. Définitivement ancré dans les 90’s, les 45 minutes que dure ce monument nous dépeignent un univers urbain et moite à l’image de ce que l’on imagine être les bas quartiers de la grosse pomme et son lot d’histoires sordides.
Rythmiques speed et syncopées, arpèges aériens, larsens, refrains burnés derniers vestiges Hardcore des deux albums précédents, solo court et explosif,
Beg To Difter est une œuvre magistrale. A l’image du terrifiant « Intermenstrual, D.S.B », la musique de
Prong se veut sans concession, d’une violence froide et d’une noirceur sans échappatoire pour l’auditeur. La basse de Mike Kirkland et la batterie de Ted Parsons vont à l'essentiel pour mettre en valeur les riffs et le chant d'un Tommy Victor ô combien inspiré.
Autre fait marquant, le trio New Yorkais réussit l’exploit de marier au sein d’une même musique la spontanéité et la hargne du Skate-Punk à la technicité du Métal. A ce titre, le fait que la pochette ait été réalisée par
Pushead qui, rappelons-le, décorait de ses dessins morbides les planches de Skate bien avant d’exercer ses talents pour
Metallica, n’est pas anodin.
Au travers de ses compositions, le trio vise l’essentiel et n’en fait jamais trop. Et bien que les morceaux soient complexes dans leur construction, les breaks et les alternances entre différents tempos incessants, ils ne sont jamais bourratifs et surprennent par leur esthétique froide et leur précision chirurgicale.
Qu'il est difficile de ne pas succomber aux harmoniques de « Take It In Hand », à la coloration ultra-Heavy de « Beg To Difter », l’ambiance faussement éthérée de « Your Fear », les riffs diaboliques de « Just The Same » ou encore ne ressentir aucune émotion à l’écoute de l’étouffant « Prime Cut » qui nous présente un
Prong capable d’insuffler un vent de claustrophobie délicieusement malsain dans sa musique.
Si 20 ans après sa sortie, Beg To Difter peut souffrir auprès des jeunes générations de la comparaison avec des productions plus récentes, il n’en reste pas moins un album visionnaire, la référence parfaite d'un entre deux mondes sur le point d'éclater. Un disque à posséder pour quiconque aurait l'envie d'enrichir sa collection d'un album qui aura su marquer son époque.
Nous avons tous eu dans notre parcours musical, des avants et des après. Pour avoir eu la chance d’avoir acheté cet album à sa sortie, qu’il y eut pour ma part un avant et un après
Beg To Difter ne fait aucun doute.