Peu d’œuvres auront véritablement marquées l’histoire aussi formidablement que celle-ci. Bien davantage qu’un respectable succès d’estime bâtis sur des titres aux qualités, ô combien méritantes, ce
Legendary Tales marque, tout d’abord l’éclosion aux yeux d’un monde indifférents, (qui deviendra bientôt incrédules, pour finir admiratifs), d’une scène transalpine quasi absente jusqu’alors. Il marque aussi, ensuite, la naissance d’un formidable renouveau d’un Heavy Speed/Power mélodique étrangement amorphe, ou presque. En effet le genre est, curieusement, et quelque peu délaissé par une école allemande fondatrice qui, pourtant, en avait écrit les plus belles pages (
Helloween,
Running Wild…), au profit d’une école plus nordiques où le souci mélodique semble plus prépondérant que jamais (
Stratovarius).
Certains des plus illustres représentants germains tentent, pour survivre ou simplement pour évoluer, de se libérer de ces carcans culturels dans lesquels ils se sentent désormais bien trop à l’étroit (
Helloween -
The Time of the Oath).
D’autres dilapident toutes leurs valeurs, en s’égarant dans des compositions bien trop mélodiques qui sont paradoxalement et culturellement plus éloignés que jamais de ce qu’ils sont (Accept –
Russian Roulette), de peur, sans doute, de se laisser agoniser dans ce conservatisme pesant qu’ils se sont longtemps appliqués à respecter. Même si pour ces derniers on peut bien plus parler de Heavy que véritablement de Power, et que concernant ce mouvement
Hammerfall a déjà, timidement, avec un
Glory to the Brave immature mais prometteur, amorcé la genèse d’une formidable « nouvelle » évolution.
Et les derniers se contentent de s’enfermer dans l’obstination d’une musique immuable (
Running Wild et son Masquerade terne).
Mais toute la scène germanique ainsi que mondiale, celle qui se construit avec discernement en tout cas, a conscience que la rédemption doit venir du changement.
Le paysage est donc indéniablement nordique avec la confirmation de
Stratovarius (Vision), les prémices de
Nightwish (
Angels fall First), les premiers balbutiements de
Sonata Arctica, les débuts d’
Hammerfall (
Glory to the Brave), mais aussi brésilien avec
Angra et son excellent Holy Land. Et seuls les anciens qui sauront se démarquer, plus ou moins, d’un certain conservatisme à la teuton, en intégrant ces notions de pluralisme, de variations, de métissage, grandiront sur autre chose que sur le maintien fragile d’une respectabilité davantage acquise sur un passé glorieux disparus. Curieusement, alors que l’hégémonie nordique semblait totale, c’est de l’Italie que viendra le bouleversement le plus évolutionnaire.
Bien évidemment, s’il convient d’abord de louer les talents, sans doute nombreux, de nombreux de ces groupes transalpin, il convient aussi de noter, en y regardant véritablement plus précisément, que cette scène s’inscrit dans un cercle relativement fermé où il n’est pas rare de retrouver souvent, pour les plus talentueux, les mêmes musiciens. Ainsi Fabio Lione, chanteur émérite de ce Rhapsody, n’est autre que celui qui officiait sur les premiers
Labyrinth sous le pseudo de Joe Terry. Ces talents indéniables et quelque peu atypiques comparés à certains autres chanteur de ce pays aux aigus caricaturaux agaçant, et aux faussetés souvent horripilantes, ne serait rien sans la virtuosité de Luca Turilli et d’Alex Staropoli. En véritable artisan de la réussite de ce
Legendary Tales les deux artistes ont fait bien plus que de composer une musique riche et captivante, ils ont crée un véritable univers.
Dans l’union savamment orchestré d’un Heavy Speed traditionnel et d’une musique parfois classique, parfois médiévale et parfois baroque, dont à l’époque il n’était pas rare qu’on la décrive, pour résumer, comme le mariage improbable entre le Heavy épique de
Manowar et le mélange de musique classique contemporaine et pop de Rondo Veneziano, ce
Legendary Tales nous narre le premier chapitre de la saga de l’épée d’émeraude. A ce résumé, pas tout à fait inexacte mais sans doute bien trop succinct, on peut rajouter les noms de
Helloween,
Blind Guardian. Pourtant tout ces glorieux noms demeure des influences et au son d’hymnes bercés par la grandiloquence de passage classique, ce Heavy mélodique, qui développe l’emphase d’une épopée à la trame digne d’une tragédie antique, emprunte de fantasque héroïsme délicieusement suranné, a déjà beaucoup de caractéristiques qui lui sont propre. Sur des titres aussi réussi que Warrior of Ice,
Rage of the Winter, Flames of
Revenge ou encore Land of
Immortal, Rhapsody dépeint intensément son univers enchanteur, sa propre personnalité. Notons aussi qu’agrémentées d’instruments folkloriques les ritournelles médiévales que sont Forest of the Unicorn, le court instrumental Virgin Skies, ou encore
Legendary Tales, demeurent délicieusement attachantes.
Finalement seul une production manquant un peu de relief, et de puissance ; ainsi que certains titres au charisme encore un peu insuffisamment marquant nous laissant un sentiment de plénitude à leurs écoutes, mais finalement peu de souvenirs ensuite, manquant peut-être, de refrains ou de mélodies immédiatement assimilables, viennent un tant soit peu enlaidir la fresque. Quoiqu’il en soit, et malgré ces imperfections bien insignifiantes, cet œuvre demeure, et demeurera, de manière tout à fait méritoire, comme l’une des plus marquantes de la fin des années 90.