«
Skitliv » n’est pas le nom d’une chaise dactylo ou d’une table basse vendue par une fameuse chaîne de mobilier et de décoration bleue et jaune. Dans la langue suédoise, c’est une expression qui pourrait se traduire par « vie de merde ». C’est aussi le patronyme choisi par Sven-Erik « Maniac » Kristiansen, ex-chanteur du grand
Mayhem, pour le projet black/doom qu’il a fondé en 2005 avec son ami Niklas « Kvarforth » Olsson, leader de
Shining.
Avec «
Skandinavisk Misantropi », le groupe norvégo-suédois sort son premier LP en s’entourant pour les parties vocales d’autres personnages emblématiques de la scène black metal, à savoir Attila Csihar, successeur de Maniac au sein de
Mayhem, ainsi que Gaahl, ex-chanteur de
Gorgoroth et de l’éphémère God Seed. A noter également l’apparition de David Tibet, chanteur du groupe expérimental/néofolk
Current 93.
En 8 pistes et près de 70 minutes,
Skitliv s’emploie à développer une ambiance glauque à souhait, nous happant dans une noirceur trouble et épaisse. Cependant, Maniac et cie, loin de tomber dans un black dépressif cliché et pleurnichard, tissent une atmosphère véritablement prenante, une sorte d’exutoire dans lequel ils viendraient épancher leurs émotions les plus négatives. Cet album se présente aussi comme une sorte d’hymne à la décadence et au chaos où toute limite devient un appel à la transgression. Pas étonnant de la part de personnages tels que Maniac et Kvarforth quand on connaît leurs prestations scéniques actuelles ou passées et plus généralement leur mentalité extrême.
Pour en venir plus précisément à ce «
Skandinavisk Misantropi » et en passant rapidement sur une introduction minimaliste qui ne restera pas dans les annales,
Skitliv annonce directement la tonalité dès la première chanson, « Slow
Pain Coming ». Hypnotique et lancinante, toute en noirceur et en lenteur distordue, elle s’impose comme une des plus remarquables de l’album, notamment de par un côté doom qui laisse penser qu’on a là affaire à des amateurs de
Black Sabbath, pour ne citer que les plus connus. Ce côté doom est d’ailleurs très prononcé et omniprésent tout au long des différents titres et on a presque l'impression d'entendre du
My Dying Bride sur la chanson-titre de cet album.
Mais après plusieurs écoutes, on en vient au constat que chaque titre a une personnalité propre. Si « The Valley Below » a un rendu très planant et pesant qui par certains aspects pourrait évoquer
Shining (notamment sur leur album «
III - Angst, Självdestruktivitetens Emissarie »), une chanson comme « Hollow Devotion » montre quant à elle un
Skitliv s’éloignant résolument de ce qu’on pourrait attendre de lui en proposant un gros rock stoner et poussiéreux sur lequel la voix écorchée si caractéristique de Maniac produit un décalage bien singulier. Assurant la majorité des vocaux, on reconnaît en effet bien la marque de l’ancien chanteur de
Mayhem, qui ne brille pas par sa diversité mais s’avère toujours aussi malsain et déchirant, voire à la limite du soutenable.
Skitliv n'hésite pas non plus à se livrer à l’expérimentation comme sur le titre « Towards the Shores of Loss » où une étrange voix déclame des vers incompréhensibles sur un mur de guitare psychédélique et inquiétant, ou bien sur la dernière chanson de l’album, « ScumDrug », où on retrouve le même principe avec un Attila Csihar éructant et un grand piano glauque et entêtant, avant que «
Skandinavisk Misantropi » ne finisse sur des bruits désagréables et dissonants, comme il avait commencé.
On l’aura compris, ce disque est tout sauf facile d’accès, que ce soit de par son ambiance torturée, le malin plaisir que prend
Skitliv à surprendre et à choquer l’auditeur, mais aussi sa dimension volontairement expérimentale. «
Skandinavisk Misantropi » risque donc de susciter des réactions fortes et on sent là l’œuvre d’artistes qui ont résolument choisi l’aspect noir extrême de la création, sans se soucier de correspondre à un genre particulier ni de plaire à un public particulier, mais en proposant une musique torturée, lente et parfois étonnamment lourde. Pari réussi de la part d’un groupe à la renommée encore relativement confidentielle en France, mais dont l’écoute semble indispensable pour tout amateur de musique sombre et extrême.