A cette époque, la carrière de
Slayer était littéralement scindée en deux. Les premières années avaient été celles de la gloire. Puis il y avait eu un changement de line-up, qui n'aurait pas du avoir autant de conséquences directes ou indirectes sur leur musique. Au pire, un désaveu des fans, sous forme de manifeste pour réintégrer
Dave Lombardo. Mais
Slayer s'obstinait et pire, il s'écartait de son thrash, prenant des risques pour coller à l'air du temps et tout simplement survivre. Il est certainement paradoxal de constater que ces prises de risques se sont soldées en majorité par des pamphlets violents à l'égard des thrashers. Rien ne leur avait été épargné et
Slayer ne faisait plus peur. Au pire, leurs albums étaient considérés comme des pétards mouillés, qui faisaient parler d'eux à leur sortie grâce à des effets d'annonce, et surtout, parce qu'un nouvel album de
Slayer reste toujours un petit événement en soi.
Mais avec l'animosité des fans et l'abandon des journalistes, le groupe risquait inexorablement de glisser vers une division inférieure où ils ne pourraient même pas espérer jouer les premiers rôles et accéder ainsi à la remontée directe, devant se contenter du ventre mou de ce championnat souvent injuste... voire même, en cas de crise intestine, jouer un nouveau maintien. Alors pour le nouvel album, il fallait un signe fort. Quelque chose qui raviverait la flamme des anciens fans, ceux qui avaient tourné le dos au groupe depuis le sous-estimé
Divine Intervention en 1994. Et cela commence par le retour de Dave Lombardo derrière les fûts. Celui qui avait affiné sa technique au sein de
Grip Inc, le dissident qui avait offert des parties de batterie somptueuses au Gathering de
Testament, est donc de retour au bercail.
Paul Bostaph est démis de ses fonctions et s'en va rejoindre
Testament où son talent sera profitablement exploité. Puis, quelques temps avant la sortie du disque, la pochette se met à circuler sur le net. Bien évidemment, elle est moche. Mais celles de
Reign In Blood,
South Of Heaven ou encore
Seasons In The Abyss le sont également, avec leur trip satanique/comique. Et il n'est pas étonnant de constater que le groupe ait à nouveau fait appel à Larry Carroll, qui s'était occupé la triplette glorieuse des '80.
Mais voilà, encore une fois, ce sont des effets d'annonce. Pour rassurer les fans, et surtout pour se rassurer eux-mêmes. Le groupe n'est pas revenu à un niveau qualitatif comparable à ses débuts. Cela aurait été trop beau. Pourtant, il récupère certains des ingrédients qui ont fait son succès. On retourne à un thrash épuré, les influences hardcore s'estompent rapidement.
Kerry King, qui a composé plus de la moitié de l'album, est tout simplement survolté : il s'octroie une bonne partie des soli et semble progresser dans une débauche de violence pied au plancher.
Flesh Storm, qui ouvre les hostilités, s'érige dans le plus pur style slayerien : tempo halluciné, thrash vindicatif, solo vertigineux. Un titre efficace, comme le sont souvent les ouvertures d'album chez nos bouchers préférés.
Mais... où est passée la dimension glauque et malsaine que
Slayer savait si bien instaurer ? Où est passée la rage dans le chant de
Tom Araya ? Il crie, il hurle, mais sa colère n'est pas probante. Il était bien plus démonstratif sur
God Hates Us All, véritable pittbull enragé prêt à se jeter dans une crèche pour y perpétrer un massacre de bambins en couches-culottes. Là, il ne semble que moyennement concerné par ce qu'il chante. Même
Jihad, délicate, qui raconte les évènements du 11 septembre vu par les terroristes, manque complètement de conviction, comme si le bassiste ne croyait pas en son propre texte.
Et
Slayer continue son parcours. Si le tandem Araya/
Jeff Hannemann se charge d'apporter un peu de variété en proposant des morceaux plus lourds, plus lents, avec une noirceur plus flagrante (
Eyes Of The Insane,
Black Serenade...), Kerry King peine à se renouveler. L'impression d'entendre le même riff, d'être confronté au même rythme, devient rapidement gênant. Surtout quand on se rend compte que l'art du break assassin semble oublié et que Lombardo est limite décevant tant il livre une prestation classique pour le genre. L'inventivité a déserté son jeu, Bostaph aurait pu faire mieux. Peut-être. Certainement ?
Mais ne condamnons pas
Slayer irrémédiablement. S'il aura fallut attendre cinq ans pour un disque d'à peine 38 minutes, il est bon de saluer cette tentative de moderniser le son de leur thrash période Seasons Of The Abyss. Certes, le groupe a perdu de son aura noire, de sa sombre majesté au passage, mais il y aura toujours une série de riffs, un solo ou un refrain qui fera mouche, à défaut d'une chanson entière.
Cult tire son épingle du jeu grâce à un pré-chorus furieux,
Jihad sort du lot grâce à son intro qui n'est pas sans évoquer
System Of A Down dans l'idée, une intro couplée à un riff meurtrier pour les cervicales. Et même si ce n'est pas du grand
Slayer, si tous les musiciens jouent en-deça de leurs capacités et si Kerry King a certainement pris trop de place sur le disque au détriment d'un Hannemann plus imaginatif, la copie rendue est loin d'être dégueulasse. Juste loin des espérances les plus folles. Un bon petit album de thrash, mais tout juste.
Slayer essaye de sortir la tête de lot. Ce n'est pas encore tout à fait ça et le prochain album sera vraiment déterminant. S'il n'y a pas d'améliorations notables, il pourrait condamner l'un des fleurons du thrash ricain à une descente aux enfers longtemps évoquée dans leurs textes.
Christ Illusion ne mérite ni les éloges, ni l'opprobre. Un album agréable, sans folie ni saveur sulfureuse, qui ne satisfera pas les fans, mais qui rehausse le niveau après un sérieux passage à vide... Ce qui en définitive, est presque inadmissible. Note de coeur, même si la raison demanderait à la revoir à la baisse...