Dans le registre des groupes maudits,
Cirith Ungol tiendrait une place de choix, dans les premières pages, le nom inscrit en belles capitales et à l'encre rouge pour être certain de ne pas le rater. Car la formation américaine n'a pas eu de chance. Même si ses rangs n'ont pas été décimés par le Grande Faucheuse, même s'ils n'ont jamais tutoyé les sommets pour s'avachir brutalement par la suite, ce combo n'a jamais eu la chance qu'il aurait méritée. La faute à une situation géographique peu favorable, dans une Amérique qui vivait aux sons du glam et du thrash et qui allait irrévocablement se faire rattraper par le mouvement grunge. Parce que le style joué aurait pu plaire aux fans de
Manowar si
Cirith Ungol, à l'instar de Manilla Road, n'allait pas aussi loin dans son délire heroïc fantasy. De la testostérone, il y en a, mais cela se traduit souvent de façon plus fine qu'avec la bande à Joey DeMaio. Bref,
Cirith Ungol est un groupe qui vit dans son trip, qui joue une musique qui aurait plu de préférence aux européens et qui était destinée à devenir culte.
La formation avait splitté après l'excellent
One Foot In Hell, son troisième album, mais elle finira par se reformer avec deux nouveaux membres,
Jim Barraza à la guitare et
Vernon Green à la basse, et signera sur le label Restless Records. Avant de sortir ce
Paradise Lost qui ajoute du piquant à la malédiction du groupe, puisque le label, qui trouve la musique trop datée, décide tout simplement de ne pas sortir cet album en Europe et ne fera qu'un pressage très limité aux USA ! Le disque est rapidement devenu collector et un bootleg fut mis en circulation, de très bonne qualité...
Cirith Ungol splittera après ça. En toute logique...
La pochette est toujours très belle, une autre illustration ayant servi à illustrer le Cycle d'Elric de Michael Moorcock (un comble quand on s'appelle
Cirith Ungol et quand on sait que Moorcock n'apprécie pas l'oeuvre de Tolkien... Ils ont créé le nerd, diraient Int et Mickael). Le verso, quant à lui, est flanqué des huit flèches symbolisant le chaos. Cela sent bon, cela sent le souffre.
Cirith Ungol, même flanqué de nouveaux musiciens, garde sa forte personnalité. Le chanteur
Tim Baker est très représentatif de ce groupe, une marque de fabrique, avec sa voix aigüe, éraillée, idéale pour les longues envolées épiques dont est capable la formation. Et à ce petit jeu, Baker nous en met plein la vue. Souvent sous-estimé, le chanteur porte souvent l'édifice sur ses épaules, vient donner une dynamique essentielle à l'ensemble. La guitare est quant à elle parfois hésitante. L'intro de
The Troll, par exemple, donne l'impression d'être entachée de pains, de fausses notes. C'en est limite gênant quand les pièces les plus ambitieuses sont bien souvent irréprochables.
Pour cet album,
Cirith Ungol donne l'impression d'avoir voulu faire un bilan. Une synthèse de sa longue carrière, ponctuée de trois disques... Balançant entre morceaux courts et nerveux et longues épopées,
Paradise Lost fait presque office d'intermédiaire entre
King Of The Dead et
One Foot In Hell tant il semble se nourrir de ces deux opus. On retrouve la grandeur épique du premier et la fougue du second, pour un résultat satisfaisant mais qui ne comblera pas toutes les espérances.
Chaos Rising,
Paradise Lost et la reprise du déjanté
Fire de Arthur Brown sortent assurément du lot, par leurs refrains, ou leur construction plus ambitieuse ;
Chaos Rising est ainsi l'un des meilleurs titre du combo, qui démarre doucement pour une montée en puissance à flanquer le grand frisson. On pourrait aisément imaginer Arioch faisant une entrée triomphale sur cette composition qui s'apparente presque à une marche guerrière. Du très bon.
Cependant, on peut également mettre le doigt sur la critique émise par la maison de disque : la musique sonne effectivement très datée, même en 1991.
Cirith Ungol semble vivre hors du temps et pour la première fois, il n'arrive pas à se montrer satisfaisant au niveau du son, qui lui colle bien à la peau, mais en même temps, complote contre lui et s'arrange pour le mettre à terre. Et c'est certainement ce qui fera le plus mal aux fans qui finiront par jeter une oreille dessus : celui d'un potentiel énorme gâché par une production qui date de Mathusalem.
Bref,
Cirith Ungol produit un très bon disque, mais qui ne survivra pas aux ravages du temps. Le groupe aurait peut-être du faire comme Emmanuelle Béart, s'offrir une séance de lifting pour pouvoir intéresser un public plus large et jouer les premiers rôles. Ce qui a fait de lui un groupe unique lui aura en définitive coûté sa tête :
Cirith Ungol n'est plus. Son oeuvre peut sembler maigre, mais elle est d'une qualité générale plus que satisfaisante. Un maître du heavy metal épique et guerrier s'en est allé et ce Paradis Perdu est son
testament.