Ritchie Blackmore ne perd pas le nord. Ou plutôt, son nord semble tellement évident qu'il en devient tout bonnement inconcevable pour les autres. Car une fois que
Ian Gillan a claqué la porte (bleue) de
Deep Purple en 1989, le guitariste ombrageux propose le nom de
Joe Lynn Turner pour le remplacer. Joey Lynn Turner, synonyme des années paillettes de
Rainbow et dans l'esprit de certains fans de l'Arc-en-Ciel, le chanteur le plus faible de la formation mythique... mais certainement le plus malléable pour Blackmore. L'ironie voulant que le duo pensant de l'époque au sein du pourpre profond,
Roger Glover et Ritchie connaissaient tous deux très bien l'homme pour l'avoir côtoyé pendant trois ans.
Ian Paice et
Jon Lord n'eurent qu'à baisser la tête en signe de soumission et l'affaire était dans le sac.
Alors évidemment, difficile de ne pas évoquer
Rainbow à l'écoute de ce skeud, encore moins ne pas y penser, tant cela ressemble à une suite presque logique de
Bent Out Of Shape (1983). Le chant de Turner est plus mélodique que celui de Gillan. Plus juste également. Aussi, il n'est pas étonnant que la musique prenne une tournure très mélodique, ponctuée de moments plus incisifs.
Cependant, les impressions sont tenaces, surtout quand elles sautent aux oreilles.
King Of Dreams n'aurait pas dépareillé sur un album de
Rainbow tant le chant de Turner est évocateur. Il suffit de fermer les yeux. La rythmique est reléguée à sa plus simple expression (les années de la reformation n'auront pas été à la gloire de ce pauvre Ian Paice), le clavier est très discret. On ne retrouve pas cette dualité entre la guitare et l'orgue, mais Ritchie est une fois de plus très en avant, déséquilibrant l'ensemble. Il est le chef, l'Homme en Noir. Les autres ne peuvent que s'incliner devant lui.
Et quand
Deep Purple renoue avec son nom, on se rend compte que le chant de Turner est presque déplacé. Il n'est pas assez rocailleux, sale diront certains, pour un titre comme
Fire In the Basement, au riff incisif et rock'n'roll à souhait. Mais fermez encore les yeux et imaginez
Ian Gillan dessus. Le rendu aurait peut-être été proche de ce qui se faisait sur
The House Of Blue Light, mais aurait mérité le trademark de
Deep Purple.
Evidemment, un album de
Rainbow contient toujours de grands moments. Ce disque de
Deep Purple n'en manque donc pas. Rien que
Wicked Ways vaut son pesant de cacahuètes. Ce qui se rapproche le plus du bon avec
King Of Dreams et
The Cut Runs Deep, gentiment FM, trop FM pour du Purple. La production se contentant d'achever le groupe en lui donnant un son trop daté pour ce début d'années 90.
Slaves And Masters est un disque hors du temps, hors des normes et abâtardi par une union qui n'aurait pas du être.
Deep Purple, ou plutôt Blackmore a poussé le bouchon un peu trop loin et beaucoup de fans ne lui pardonneront pas cet écart de conduite en réclamant à corps et à cris le retour de
Ian Gillan. Ce disque est moyen, ne mérite certainement pas l'étiquette de
Deep Purple, mais reste quand même sympathique, à condition de faire pas mal d'abstractions en l'écoutant...