Le déménagement de
Motörhead à Los Angeles n'aura pas fait que des heureux. Certains auront d'ailleurs boudé l'album
1916, moins rentre-dedans qu'à l'accoutumée. En pleine perte de popularité, voilà qui avait tout de l'os pour Lemmy et sa bande, à une époque où les amateurs de sensations fortes s'étaient donnés au thrash et allaient se vendre au death metal. Et contre toute attente,
Motörhead va poursuivre dans la voie tracée sur 1916.
Mais
March Ör Die représente un aboutissement, dans ce dont
Motörhead, fière institution d'un rock'n'roll viril et sans concession, est capable en matière d'américanisation. Et ce n'est pas parce que
Phil Taylor s'en est allé que le groupe vire plus mou. Le batteur était déjà au bout du rouleau pour 1916, incapable d'user de la double grosse caisse, incapable de jouer
Overkill lors de la tournée qui s'ensuivit. Un retour gâché pour certains. L'arrivée de
Mikkey Dee (ex
King Diamond) derrière les fûts ne changera pas grand-chose à ce qu'était
Motörhead à cette époque.
Lemmy s'acharne toutefois à brouiller les pistes. L'album débute par un morceau rapide, efficace,
Stand, étrangement lancinant. Du
Motörhead pur jus, qui sent les aisselles sales, le whisky frelaté, le bitume et le rock'n'roll. Puis très vite, on note ça et là des compositions que l'on n'aurait jamais imaginé sur un album de la tête de moteur dix ans plus tôt. Il y a par exemple ce
Hellraiser, déjà disponible sur le
No More Tears de
Ozzy Osbourne, qui tranche avec le style habituellement vindicatif du groupe. Morceau toujours intéressant, mais qui brille d'un éclat différent, plus vif, sur l'album du Madman, Madman que l'on retrouve en guest sur la jolie ballade
I Ain't No Nice Guy.
Autre invité remarqué,
Slash vient se fendre de deux soli, le premier pour la ballade cité ci-dessus, le second pour le bluesy
You Better Run, qui tire son épingle du jeu de bien belle façon. Un autre motif de satisfaction sur cet album qui donne l'impression d'avoir affaire à un
Motörhead essoufflé, en pré-retraite. Les morceaux rapides se font rares, les mid tempos sont d'un banal presque désespérant, à l'image de la reprise du célèbre
Cat Scratch Fever de Ted Nugent qui perd tout feeling. Deux guitaristes pour ce résultat, bravo. Puis il y a le titre éponyme qui marque la fin de l'album, sombre, atmosphérique et malsain, d'une noirceur d'encre. Dans l'esprit de
Nightmare/The Dreamtide sur 1916, un style déboussolant pour tous les fans de
Motörhead, mais qui parvient à extraire cet album de la monotonie dans laquelle il s'enfonçait inexorablement.
March Ör Die est le petit frère génétique de 1916, aucun doute là-dessus. Mais si les ingrédients et le moule sont les mêmes, et si le temps de cuisson n'a pas changé, le gâteau est moins savoureux. Comme si ce n'était pas le même chef pâtissier qui s'en était occupé, comme si la touche personnelle du premier n'était plus là, remplacée par une recette suivie scrupuleusement à la lettre, sans imagination, sans folie. Pas de quoi arranger les affaires d'un groupe légendaire qui commençait à être sérieusement plombé.