Pour la première fois de sa carrière,
Manowar laisse couler trois ans entre deux de ses albums. En effet, ce sont trois années qui séparent ce
Fighting The World de l'excellent Sign Of The Hammer et le fossé est grand, très grand. Le groupe en a profité pour changer de label et réalise même une grosse opération en signant chez Atco, filiale du puissant Warner Bros, ce qui leur permettrait une plus large distribution. Mais est-ce qu'un groupe comme
Manowar a sa place chez une maison de disque pareille, qui vit pour les bénéfices et une reconnaissance accrue à Wall Street ? Une problématique à laquelle
Joey DeMaio s'adapte parfaitement. Il profite des budgets plus conséquents pour soigner le nouveau bébé.
Cela se trahit déjà par cette pochette. Elle ne vous évoque rien ? Ne vous rappelle-t-elle pas celle du mythique Destroyer de
Kiss ? Mais plutôt que de voir quatre musiciens grimés en superhéros, nous avons en face de nous quatre barbares venus rétablir l'ordre à gros coups de tatanes. En triturant le livret, on tombe même sur un speech annonçant la mort du metal qui sonne faux. En 1987, cela évoque tout de suite les combos comme
Mötley Crüe, Bon Jovi et autres
Ratt. Vu le calibre des gus de
Manowar, on imagine que s'ils croisent ces types dans une ruelle obscure, ça sera tout simplement horrible. Et qu'on va se prendre une claque de chez claque en mettant cet album sur la platine.
Eh ben non. Rien. Nada. Que dalle, peau de balle ! Un vieillard aurait une érection bien plus satisfaisante (et sans viagra) devant un porno Danois.
Il faut dire que
Manowar représente l'esprit guerrier, le heavy metal d'homme, avec ou sans poils (et là, c'est plutôt sans poils), où la sueur coule fièrement le long d'un torse musclé (ouais, sans poils donc, sinon ça commence à puer).
Manowar, c'est des slips en cuir, des cuissardes d'homme en cuir, des clous et le signe du marteau. Ce sont des hymnes de bataille, c'est du heavy, du lourd, du guerrier. Limite, ce serait le seul vrai groupe de heavy metal à les entendre.
Sur
Fighting The World, ils se fondent dans la masse. Pire, ils acceptent de devenir commerciaux pour toucher un public plus large, au point où ça en devient honteux. Comment peuvent-ils encore exprimer leur fierté après s'être compromis ainsi ? Prenons le morceau-titre : rythmique binaire, mélodie simple, refrain extrait d'un album de
Kiss et adapté à la sauce
Manowar. Il ne manquerait que les paillettes et ça ressemblerait comme deux gouttes d'eau au metal qu'ils combattent avec acharnement. On peut penser à une erreur d'aiguillage, un mixage trop hasardeux, mais non,
Blow Your Speaker sonne tout aussi léger et accessible que n'importe quel opus de
Ratt ou consort... On zappe discrètement sur
Carry On. Après tout, la chanson traîne une réputation de classique, c'est que ça doit balancer sévère... La composition n'est pas mauvaise. Reste à savoir si un fan de
Manowar qui ne connait QUE les albums précédents adhèrera au discours baroque du groupe sur cette chanson, où les choeurs semblent fortement inspirés par
Queen (le
Queen où l'ambiguïté sexuelle de Freddie Mercury était bien plus marquée que dans les années 80 soit dit en passant).
Bref, le disque s'annonce très mollasson et loin de l'esprit guerrier. C'est alors que l'on découvre, ou que l'on pense redécouvrir
Defender, avec un speech d'Orson Welles. Ce dernier est mort en 1985, mais le morceau est une réadaptation de l'original qui date du début des années 80, légèrement différent dans sa conception. Si ici il parvient à sonner de façon épique, il a beaucoup perdu de son charme premier. Un bon morceau, mais est-ce suffisant pour redresser la barre de ce disque ? Cela permet de redonner de l'espoir, un espoir qui éclatera sur les deux derniers titres de l'album, qui sonnent comme du
Manowar traditionnel, rapide, énervé, guerrier et enfin avec ce foutu mot "steel" qui tardait tant à venir ! Batterie trépidante, guitare survoltée, basse vrombissante, chant comme possédé par une quelconque transe guerrière. Et avec le soulagement arrive les regrets.
Parce qu'il apparait évident que les gars de
Manowar ne se sont pas foulés, ou plutôt si, qu'ils se sont arrangés pour lisser leurs morceaux au détriment de leur ligne de conduite, de leur orgueil. Neuf titres dont deux intermèdes presque inutiles, trente cinq minutes au compteur... Avoir du attendre trois ans pour avoir un album aussi bâclé, c'est honteux pour un groupe qui voulait afficher une image d'intégrité. Et si le mythe se brisait maintenant, tandis que paradoxalement, il parait en pleine construction ?