Souls at zero, véritable premier album de
Neurosis, avait surpris son monde. The World as law, premier essai totalement nullissime et surtout rejeté par les spécialistes, exclu de la discographie de
Neurosis, laissait penser que le groupe était un énième groupe de Hardcore communs dans les années 90. De ce constat de départ Souls at zero permit à
Neurosis de devenir une curiosité underground intrigante. En 1993 sortait
Enemy of the sun, premier chef-d’œuvre du groupe et première claque novatrice dans une année où le néo allait naître.
Si la base Punk et Hardcore fût délaissée, elle subsista ailleurs. En ralentissant le tempo et en agençant ses compositions de manière totalement novatrice pour l’époque,
Neurosis inventait un genre. De ce Hardcore de départ il puisait la violence et l’essence pachydermique mais accentuait sa musique sur la lenteur et l’angoisse du sample. L’entrée « Lost », titre culte et classique du combo, pose déjà les fondations en instaurant un climat des plus oppressant. Les samples utilisés resteront pour toujours ancrés dans la mémoire du malheureux auditeur venu s’y frotter : « Are you lost ? » sur un fond de Charles Trenet et une basse énigmatique reste une des intros des plus cultes de l’histoire du groupe et sa marque de fabrique. Suite en larsens et guitares vrombissantes puis explosion des plus puissantes ( des plus violentes jamais entendue également ) qui tétanise l’esprit et entraine dans une spirale infernale de chaos sonore.
Enemy of the sun démarre avec violence et ne lâche pas l’auditeur tout u long de ses huit morceaux.
Le style
Neurosis enclenché dans Souls at zero devient ici bien plus avancé. La vitesse d’exécution musicale a quasiment disparu. Les instruments fusionnent pour se coordonner dans un étouffement apocalyptique sonnant le glas de toutes nos perceptions musicales. En alliant le beau à la violence de son mur de son,
Neurosis annihile toute chose. « Raze the stray » est l’exemple de l’anéantissement de toute clarté (
Enemy of the sun, extinction par la force de l’image divine) : voix féminine très orientale et touches de piano submergées au fur et à mesure par la marée de samples, riffs pachydermiques et surtout les échanges de voix entre Scott Kelly, Steve von Till et le monstrueux Dave Edwardson, titanesque dans ses grawls (« Lost »).
Neurosis joue avec notre esprit en confinant sa musique, d’apparence aérée, dans une chambre de torture mentale. Le parcours guerrier amène vers de la violence pure dans « Cold ascending » et « Lexicon » où tout repère musical semble s’évaporer face à la multitude de samples relevant du génie et l’implosion semble évidente à l’écoute du titre éponyme, très tribal et fort d’ambiances angoissantes au possible.
Alors on écoute, on se laisse porter par cet extrémisme musical incroyablement original. En gardant la force titanesque du riff Hardcore mais en le détruisant pour le remodeler, de manière à ne faire plus qu’un avec la basse – omniprésente et annonciatrice de chaos (« Lost ») – et à n’amener que de la lenteur Doom,
Neurosis innove. L’ambiance est dingue, aliénante, horrifique, destructrice. Les passages pleins de grâce sont présents, mais disséminés dans un flot continu de vagues apocalyptiques. « The time of the beasts » et ses trompettes, son piano, « Raze the stray » et sa voix ensorcelante, ses violons et piano, n’échappent pas à la volonté du groupe de servir une musique oppressante et difficile d’accès. La beauté participe au chaos, le peu de beauté se fait écraser, les ennemis du soleil le détruise au fur et à mesure, la civilisation moderne s’éteint dans sa propre faute, revenant à la source de la spiritualité, délaissant l’unique soleil pour des divinités multiples dans le final « Cleanse », bijou de percussions tribales mené tambour battant durant un quart d’heure de transe chamanique ( le talent de Jason Roeder se confirme ), par un didgeridoo aux envolées magnifiques et des cris tribaux possédés.
Enemy of the sun est le premier pas de
Neurosis vers son style futur. Si Souls at zero avait posé les bases, le groupe a embrayé vers toute autre chose et offre à celui qui est capable de l’écouter un album effrayant, lourd, oppressant et certainement un des albums les plus apocalyptiques de la musique.
Neurosis accouchait du Post-Hardcore et d’une musique qu’aucun groupe n’arrivera à reproduire. C’est aussi la base enfin maîtrisée de leur thème sur la religion, qui déclenchera une réaction en chaine d’albums incroyables aux conséquences logiques. Génial de bout en bout, varié, et bénéficiant d’une production surpuissante (un des rares groupes à avoir rejeter l’idée de compression du son en Metal),
Enemy of the sun est ce qu’il est : un chef-d’œuvre, un monstre dont on ne sort pas indemne.