En 1975, Blackmore était tout juste trentenaire et
Rainbow représentait alors une belle opportunité de redonner un coup de fouet à une carrière émaillée de succès avec
Deep Purple. Vingt années ont passé.
Ritchie Blackmore a une nouvelle fois claqué la porte du Pourpre Profond et il a reformé l'Arc-en-Ciel. Et, comme pour conjurer le sort, sur la pochette, on pourra lire "
Ritchie Blackmore's Rainbow". Tout un symbole.
Après avoir fait venir
Joe Lynn Turner au sein de
Deep Purple, on s'attendait à revoir le lisse chanteur au sein de
Rainbow. Et Blackmore prend tout le monde à contrepied en choisissant un jeune inconnu du nom de
Doogie White. L'homme en noir prouve une nouvelle fois qu'il a du nez pour dénicher de jeunes talents qui ne demandent qu'à exploser. White illuminera ce disque de sa classe, mais cela s'avèrera insuffisant, hélas, pour en assurer la bonne tenue.
Parce que Blackmore n'a pas compris que le monde du rock a changé, radicalement.
Stranger In Us All est un disque qui aurait pu sortir dans les années 80, sans avoir à rougir face à la concurrence. Mais en 1995, ce disque est antidaté. Comme si le guitariste l'avait enregistré en 1985 et l'avait laissé dans un coffre pendant dix ans. Un retour en arrière. A la décharge de Blackmore, précisons que ce disque est entièrement dans son style et qu'il n'a pas essayé de tromper son monde en proposant un disque plus jeune dans l'esprit. Les amoureux de son jeu retrouveront le Ritchie qu'ils aiment, l'originalité en moins.
Parce que Blackmore ne sait quelle facette de son groupe il souhaite exploiter ici. Il hésite entre le côté heavy épique développé au début, avec
Ronnie James Dio et l'approche plus FM qui aura été la trademark des années Turner. L'idée de marier les deux aurait pu être bonne. Il va s'avérer qu'elle ne l'est pas tant que ça. Si
Ariel tire son épingle du jeu, avec sa force de caractère et ses choeurs finement amenés (et où l'on découvre la jeune
Candice Night),
Hunting Humans (Insatiable) est une mascarade de ce que
Rainbow aura pu faire de plus mièvre dans les années 80. Le feu et la glace. Et il s'en est fallu de peu pour que le lac de lave ne soit complètement givré. Si l'inspiration n'est pas toujours au rendez-vous (de nombreux titres sont très convenus, comme
Too late For Tears, salement daté),
Ritchie Blackmore n'a rien perdu de son doigté et l'on se surprendrait presque à se régaler avec le heavy
Wolf To The Moon ou avec la version chantée de
Still I'm Sad des Yardbirds, qui apparaissait en instrumentale sur le premier opus. Difficile également de rester de marbre face à
Hall Of The Mountain King où le guitariste s'amuse à reprendre tout le passage de Peer Gynt portant le même titre.
Stranger In Us All n'est pas forcément un mauvais album, tout dépend du point de vue avec lequel on l'aborde. Il semble venir d'un autre temps et en 1995, ça ne pardonne pas. Là où les critiques se seraient extasiés cinq ans plus tôt, ils n'ont vu alors qu'une mauvaise farce. Inutile de le réhabiliter, il sera toujours à part. Pas assez novateur, le cul coincé entre deux chaises, présentant du bon comme de l'insipide, ce
Rainbow en est l'un des plus tristes représentants. Il n'est pas étonnant que Blackmore, ne comprenant plus le milieu du rock, se laisse aller à sa passion pour la musique médiévale avec
Blackmore's Night. L'homme en noir dans le domaine du hard rock pur, c'est terminé et ceci est son
testament. Les héritiers peuvent se sentir lésés.