L'oeil d'obsidienne. Noir bleuté, sombre et clair à la fois. Il semble ne pas voir tant l'obscurité le possède. Contrairement au verre, il ne voit pas à travers les choses: il les sonde, les dépéce pour mieux les regarder. Il ravage de sa froide lame irréelle les sentiers connus pour mieux les approfondir. Il coupe les segments reliant les choses pour mieux voir leur construction. L'oeil d'obsidienne est l'oeil rêvé pour l'artiste. Cet oeil est
Blut aus Nord.
Blut aus nord est l'oeil rêvé pour l'artiste. Véritable hydre aux multiples facettes, créateur sans autre but que d'innover, de dépasser,
Blut aus Nord revêt l'apparence de l'oeil d'obsidienne à nouveau dans cet EP, comme il l'avait fait dans son précédent essai d'art noir
The Work which Transforms God.
Cet essai se retrouve dans les deux premières compositions de l'EP. "Enter (The Transformed God Basement)" est une intro lancinante aux mécaniques répétitives et typiquement dans la veine de The Work (chants grégoriens profonds, guitares distantes, sons industriels). Elle sert alors à amorcer le premier level: "Level 1(Nothing is)", premier pas de la réflexion de l'hydre et de l'exploration de l'oeil dans l'être et le non-être. Exploration du néant surtout, et étude de la conceptualisation de l'être humain qui défie le nihilisme. "Level 1 (Nothing is)" pourrait être un morceau de The Work par sa construction progressive mais démoniaque dans l'ambiance. Les guitares sont abrasives, la batterie est floue, basée sur des non rythmes constants et les effets subjuguent, révélant un monde que seul BAN peut voir, un néant qui semble exister et prendre son essor dans des mains qui n'ont d'essence que dans leur effort de créer une chose qui n'a pas de sens véritable, qui reste mystérieuse. De quoi mettre dans le bain sans être dépaysé.
Vient alors la véritable recherche de ce néant. "Level 2 (Nothing is not)", ou le morceau qui défie tout code Black metal. Si
Thematic Emanation of Archetypal Multiplicity est un EP tout en instrumental, il prend son envol dans le concept mis en oeuvre. "Level 2 (Nothing is not)" est un bijou mélangeant une Trip-hop sombre et froide qui s'articule autour de rythmes Dub dingues. La basse prend une dimension énorme, le rythme est aliénant, nous ramenant à un monde où l'ordre semble être établi, où chacun va à sa place laissée vacante, un monde que l'oeil BAN scrute de haut, étripant à nouveau ces êtres fourmillant sur le sol comme des pièces de choix pour des expériences hors de la portée humaine. L'ambiance fascine,
Blut aus Nord fascine. Les silences crées ça et là tout au long du morceau laissent pantois. Ils sont d'un irréel terrifiant et engendrent à nouveau cette musique électro tout droit sortie des meilleurs tréfonds de
The Work Which transforms God. BAN surprend, il se fout des codes, il continue d'observer en silence, sans être vu, tel un dieu invisible qui régit et crée toute chose. "Level 2 (Nothing is not)" devient alors, pour peu que vous l'écoutiez attentivement, une pièce instrumentale expérimentale qui place avec un rythme calculé la non-existence du néant alors que c'est ce néant qui est existence.
De cette révélation le néant devient alors. "Level 3 (Nothing becomes)" est dans la continuité de "Level 2 (Nothing is not)". Du chaos ("Level 1 (Nothing is)"), l'Homme cherche l'Ordre ("Level 2 (Nothing is not)") et enfin la spiritualité avec "Level 3 (Nothing becomes)", dernière étape d'un cycle nécessaire et infini, preuve d'une néantisation de l'espace. Ce dernier Level laisse place à une répétition: un son de cloche récurrent et des chants sortis tout droit de l'imaginaire oriental et occidental sous fond d'une plainte que l'on croirait contenue, enfermée. La fin de cycle s'achève pour mieux recommencer avec "Exit (Towards the Asylum)", simple outro d'une minute, étrange piste mêlant agonie et chant oriental, comme si la mort venait faucher les nouveaux détenus.
Blut aus Nord accouche à nouveau d'une oeuvre intemporelle, hallucinante et très osée. Peu importe la réaction de l'auditeur inconditionnel de Black Metal, BAN cherche toujours la musique. Il défie Euterpe qu'il fascine et intrigue. Il fait de cet EP un témoignage de passage entre
The Work Which Transforms God et MoRT. Il fait à nouveau de sa musique quelque chose que l'on se doit de fuir mais qui attire toujours. Auditeur curieux, tu sais ce qu'il te reste à faire.