S'il y a bien une reformation que les vieux de la vieille espéraient en secret, sacrifiant un poulet tous les week-end pour qu'un dieu obscur, lassé de se prendre du sang sur la tronche, fasse le nécessaire, c'est celle-là. Les rumeurs allaient bon train, mais en octobre 1984, dans les étalages des disquaires, c'était devenu une réalité. Le dieu de seconde zone qui en était responsable ne reçut pas de vierges en remerciement, mais d'autres poulets furent sacrifiés à sa gloire.
Deep Purple s'était reformé, huit ans après le split de 1976 et
Perfect Strangers était leur offrande aux fans les plus impatients. Et pas n'importe quelle formation du Pourpre Profond (le Mark IV est hors compétition pour cause de décès d'un des membres) puisque c'est le line-up des mythiques In Rock et
Machine Head. Eux que l'on croyait perdus à jamais dans des querelles à l'issue plus qu'improbable. L'antagonisme entre
Ritchie Blackmore et
Ian Gillan semble loin.
Mais que pouvait-on attendre d'un album de
Deep Purple en 1984 ? Un In Rock bis ? Impensable, l'époque ne permettait pas ce genre de disque. En prime, chaque musicien avait abandonné une formation pour revenir.
Jon Lord laissait
Whitesnake s'américaniser sans lui,
Ian Paice quittait
Gary Moore,
Ian Gillan brisait une association mi-figue mi-raisin avec
Black Sabbath tandis que Ritchie Blackmore et
Roger Glover sabordaient
Rainbow. Pas étonnant que
Deep Purple glisse alors vers une ambiance hard rock légèrement FM, couleur arc-en-ciel avec quelques petites différences notoires, comme un clavier plus riche, ingénieusement incorporé dans les lignes mélodiques. La complémentarité entre Lord et Blackmore fonctionne encore. Mais le groupe laisse derrière lui de nombreux détails qui en définitive pèsent lourd dans la balance.
La fougue du passé, de la jeunesse pourrait-on avancer de façon sarcastique, n'est pas présente. Le groupe est très pro, trop peut-être. Il n'y a pas cette folie que l'on trouvait sur les albums des '70, où alors elle est trop distillée, s'invitant sur quelques passages instrumentaux (
A Gypsy's Kiss, dans la veine du grand
Deep Purple). C'est terriblement formaté, en phase avec l'époque, d'où une section rythmique ridiculement réduite à sa plus simple expression alors que Ian Paice était l'un des batteurs les plus doués de sa génération. Quant à
Ian Gillan, il ne hurle plus, il ne le peut plus, son passage au sein du Sabbath Noir aura eu des conséquences sur ses possibilités vocales.
Intrinsèquement,
Perfect Strangers est un bon album, avec des compositions qui tiennent la route, à l'image de la chanson-titre et de sa mélodie subtile, ou encore du remuant
Nobody's Home qui passe comme une lettre à la poste. C'est bien joué, bien écrit, certainement trop homogène. Les années 80 ne permettent pas le décalage pratiqué jusqu'à l'abus la décennie précédente. C'est moins fou, moins allumé, moins génial en fait.
Deep Purple revient en forme et aurait bien aimé s'imposer d'emblée avec un classique, ce qui n'est pas le cas. Le côté bateau, remplissage éhonté de certaines compositions l'en empêche.
Perfect Strangers demeure un disque agréable, abordable et aucunement prise de tête. Mais c'est également un mirage pour les fans du groupe. Parce que l'antagonisme entre Gillan et Blackmore attend son heure, dans l'ombre, attisé par un dieu médiocre qui n'en peut plus de bouffer du sang de poulet.