Dans le monde de la musique, deux castes essentielles cohabitent. D’un côté, la caste majoritaire, celle des Impersonnels et de l’autre, celle des Progressistes. La première a pour caractéristique de ne pas élever la musique vers la nouveauté et de se cantonner parfois à des copies de groupes cultes, non sans talent et intérêt néanmoins. La deuxième, elle, est la créative, celle qui pousse la musique, qui cherche à aller plus loin. En général, ces groupes là marquent une époque par leurs idées et souvent par un ou des albums cultes. On pense alors à Jimi Hendrix,
Van Halen ou plus récemment
Metallica et dans la vague extrême
Darkthrone,
Emperor,
Arcturus,
Morbid Angel ou
Neurosis. Ces groupes là sont rares mais apportent toujours énormément à la musique.
Blut aus Nord en fait partie et c’est avec cet album qu’il rentre dans la caste privilégiée des Progressistes.
The Work which transforms God. Un nom prétentieux. Un nom énigmatique qui pousse l’audieur à la curiosité. En nommant son album ainsi,
Blut aus Nord a du culot. Il prétend posséder le pouvoir de Dieu: la création. Non seulement il prétend créer à l’instar du Créateur mais il prétend aussi que son travail peut changer Dieu. Là est la nuance. BAN aime la métaphore. Son travail ne change pas Dieu, il change son dieu. Et ce dieu, c’est la musique, c’est le Metal. Avec un titre pareil, on se demande alors ce que nous réserve le groupe.
Il est tout d’abord nécessaire d’aborder l’un des points primordiaux du disque : son ambiance. En réalisant cet essai, BAN savait pertinemment ce qu’il faisait et voulait. C’est bien simple, entre les morceaux Dark ambient faisant office d’interludes (et de préludes : « End », « The Fall ») et les titres d’une rare haine (« The Choir of the dead », « Axis »), l’album déborde de noirceur, cette noirceur que l’on ne comprend pas mais que l’on sent sortir de nous. En misant sur la dissonance et l’alternance entre ambiances longues et planantes et couplets aux blasts infernaux, BAN veut amener l’auditeur dans un tourbillon d’émotions. On passe de l’aliénation sur le répétitif et dissonant « Metamorphosis » à la violence inhumaine sur le très true « The Supreme abstract » ou encore à la quasi-transe morbide sur le lent et minimaliste « Procession of the Dead Clowns ». Avec
The Work which transforms God, BAN se veut également intemporel. Cet album a l’essence de chaque époque de l’Histoire. Il dégage des relents mécaniques engagés par la Révolution industrielle avec cette cadence répétitive du travail à la chaîne et du bruit des machines (« Procession of the Dead Clowns »). Il est l’incarnation de la brutalité par les cris de souffrance rappelant l’homme damné condamné au bûcher (« The Choir of the Dead ») ou l’homme puni par le dieu de l’Ancien
Testament (« Axis » et ses guitares bourdonnantes donnant l’impression d’être envahi par des insectes) et il est le païen dans toute sa force ancienne et moderne (« Inner mental Cage » torturé, proche de la transe chamanique et du rituel dionysiaque).
La structure dans la déstructuration : voilà ce qu’on pourrait résumer de la construction de cet album. BAN a osé l’improbable. Il a allié le destucturé et le barré propre à
Meshuggah au Black metal, lui donnant un intérêt incroyable. En construisant ses morceaux selon une impression de non-construction, il accentue la folie et l’inhumain dégagés par l’album. Comment se dire que des hommes ont créé cette musique à l’écoute d’ « Inner mental Cage » complètement hallucinée ? Comment penser que c’est un batteur qui joue en écoutant ces morceaux et en particulier les partie lentes (« Axis », « Our Blessed Frozen Cells ») ? Le jeu de batterie confine à l’incompétence…ou au génie dans la mesure où les parties de batterie ne sont pas conventionelles et semblent relever d’une non-maîtrise relevant du jeu d’un débutant ou d’une maîtrise et d’une réflexion sur l’instrument. Connaissant BAN, on sait alors que le génie est de la partie. On est surpris par chaque cymbale placée à tel ou tel endroit car on ne s’attend pas à ce qu’elle soit là, on est abasourdi par la construction de certains titres alliant le noir et le blanc (la culte « Our Blessed Frozen Cells » coupée en deux parties dualistes), laissant à l’auditeur une impression de légère luminosité et d’espoir. Mais voilà, ce n’est qu’une impression.
The Work which transforms God est froid, inhumain. C’est de l’art noir dans toute sa splendeur.
Enfin, un point essentiel se doit d’être précisé. Si The Work est violent et Black metal dans l’essence, il est moderne dans le son. A l’écoute du début d’ « Our Blessed Frozen Cells », on est happé par ce son propre et inovateur. Pour une production de Black metal, on ne peut qu’être à genoux devant cet essai du groupe. Le son est fantômatique au possible, les guitares sont des spectres, les samples sont des murmures lointains, la voix est celle d’un être inexistant qui mêle l’animal et l’irréel (« Axis » et les pointes de voix rappelant un crapaud). Le son est moderne, il révolutionne l’approche du Black metal et du Metal lui-même. C’est un son personnel que BAN dévoile ici, il a trouvé sa patte à l’instar d’un
Neurosis.
Avec
The Work which transforms God,
Blut aus Nord rejoint les Grands. Les très Grands même. Il nous sert un album parfait, un chef-d’oeuvre d’art noir et un album de musique au final car il pousse son axe de réflexion sur le progressisme, se révélant être un génie de l’expérimentation sonore et musicale. En réfléchissant sur sa musique et sa vision du monde,
Blut aus Nord apparaît comme un groupe cohérent et intelligent (« Density » et ses vingt-huit secondes de néant). Plus qu’un album culte,
The Work which Transforms God est une référence dans le monde du Metal extrême et est indispensable pour ceux qui recherchent de nouvelles expériences.
We charge tradition
With being an excuse
For idleness,
Unpersonality and regression.
We praise evolution
For being
The logical consequence
Of creation,
Progression
And
Elevation
Blut aus nord.