La poussière d'ange est à la base un analgésique, avant d'être interdit au début des années 70 à cause d'effets secondaires qui la rendait justement très intéressante à dealer. En tant que drogue, elle est un des fléaux des USA. Pris à petite dose, les conséquences ne sont pas terribles. Comme un état d'ivresse, une plongée dans un monde un peu trouble, mais rien d'aussi dérangeant que le LSD. Ce qui fait que souvent, les personnes en font une surconsommation et que là, les conséquences peuvent être tragiques. Ce disque de
Faith No More, c'est un peu la même chose. L'accoutumance est latente. Et la surdose s'avère fatale.
Les musiciens auront pris leur temps pour sortir un successeur studio au mythique
The Real Thing. Le Live At Brixton Academy n'est en définitive qu'un interlude sympathique. La vrai question était de savoir si
Faith No More pouvait donner un second coup de pied dans les roubignoles du monde du metal et accentuer son statut de leader au niveau d'une scène fusion avant-gardiste.
A première vue,
Angel Dust ne tient pas ses promesses. La pochette est intrigante. On se demande ce que fout un héron sur une pochette d'un groupe assimilé hard rock. Musicalement, difficile d'être convaincu à la première écoute. La guitare est fortement en retrait, du coup le côté heavy de
Faith No more n'est pas franchement présent. On remarquera également que les intonations rap se font de plus en plus rare. Le groupe reste groovy, agréablement funky, mais il étend ses tentacules sur divers horizons musicaux, se les appropriant, parfois de façon un peu farfelue, brisant toutes les limites. A priori, la grande satisfaction de ce disque, c'est la voix de
Mike Patton qui se veut plus personnelle sur cet opus.
A première écoute.
Parce qu'avec
Faith No More, rien n'est jamais très simple. Les musiciens sont doués. Il suffit de tendre l'oreille pour se rendre compte de l'énorme travail rythmique de
Mike Bordin à la batterie, au groove incessant, capable d'appuyer sur des parties plus thrashy, ainsi que de celui de
Billy Gould dont le jeu de basse n'a rien de discret. Elle claque, elle impose avec une certaine prestance ses lignes. Le même Billy Gould qui souhaitait le départ de guitariste
Jim Martin et qui a volontairement fait mixer les parties de guitare en retrait, alors qu'elles auraient très certainement mérité un meilleur traitement. Le jeu du grand barbu fuse, explose, s'adapte toujours à son environnement et constitue avec le claviériste
Roddy Bottum le contrepoids parfait, le second plateau d'une balance dont le centre d'équilibre est bien évidemment Mike Patton.
Essayez d'imaginer un autre chanteur sur ce disque. Un vocaliste capable de s'adapter dans l'émotion, dans la folie ou dans la violence pur comme il le fait. Ils ne sont pas nombreux à pouvoir truster ce rôle et Patton, malgré des goûts scato au possible (cf la glacière des L7 qui lui ont servi de latrines lors de la tournée promotionnelle de cet album...), reste l'homme de la situation pour
Faith No More. Pensez à
Fantômas. Le nom de ce groupe n'est pas étranger au côté caméléon que le chanteur peut donner à sa voix. Il est partout à la fois, s'amuse à faire des duos avec lui-même, dans des accès de mégalomanie irrésistibles. Mais d'ailleurs,
Faith No More n'a-t-il pas la réputation d'être le groupe mégalo par excellence ? Si, bien sûr que si.
Alors oui,
Angel Dust est une espèce de patchwork, sans ligne directrice. Un bordel sonore, qui ne semble même pas organisé. Mais difficile de résister aux deux bombes heavy de ce disque,
Caffeine et
Smaller And Smaller, explosives, menaçantes. Et pourtant, ce n'est peut-être pas là que le groupe donne la totale mesure de son talent. Trop facile. N'importe quel groupe de thrash pourrait faire pareil, en moins bien peut-être même, parce qu'il y a une certaine finesse derrière. Non, ce qui frappe, c'est le côté barré, expérimental. Dès
Land Of Sunshine, on est pris dans un tourbillon de folie, avec une descente angoissante comme une musique de film d'horreur réussie. Ou encore sur le dégénéré
Be Agressive où des pom pom girls viennent scander le refrain avec entrain, de façon diablement sexy. Et faut-il passer sur le sombre
Crack Hitler où les passages funky se battent avec des breaks imposants, limite malsains, qui viennent créer un climax digne du cinéma de genre, une fois de plus ?
Et toujours, cette justesse de ton. Bien sûr, le groupe en fait trop. Beaucoup trop. Comme dit, c'est un bordel sonore. Il n'y a pas de logique. On est au bord du bad trip. La surdose. Une putain de surdose qui flingue le cerveau à petit feu. Et c'est jouissif, on se met à hurler avec Patton, on marmonne quand il se pose presque gentiment, doucereux, comme un psychopathe en puissance... C'est quand il est calme qu'il est le plus dangereux.
Angel Dust, c'est l'exemple type du disque qui ne paye pas de mine et qui se découvre sur la longueur. Il demande beaucoup d'écoutes. Il faut l'écouter souvent, voire en boucle pour en capter toutes les subtilités, même si la subtilité se teinte d'une folie dévastatrice. Ce disque est l'un des albums majeurs des années 90, ni plus ni moins. Et s'il n'y avait pas eu l'impact du grunge, l'explosion de
Nirvana un an auparavant, peut-être que c'est lui qui aurait forgé un nouveau visage au metal. Erreur de timing ? Niveau vente, ce disque sera presque un échec par rapport aux espérances placées en lui. Mais quelle bombe... Quelle bombe !