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Chroniques :: Chronique de Heartwork

Chronique de Heartwork

Carcass  - Heartwork (Album)

De l'art de se décomposer avec brio et brutalité



Sorti en 1993, Heartwork de Carcass a tout du monument métallique.
Avec cet album, les chirurgiens désaxés de Liverpool livrent une leçon de brutalité et de finesse qui saura trouver des oreilles attentives et qui les consacrera comme valeurs sûres du métal extrême.
Avec le recul, Heartwork apparaît comme le point culminant d’une discographie qui, pourtant, ne manquait pas de pierres angulaires et métalliques.
Des exemples ?
En 1988 et 1989, Carcass sort Reek of Putrefaction et Symphonies of Sickness, chefs-d’œuvre mal produits d’un métal purulent et tératogène qu’on nomme déjà grindcore et qu’on appellera un plus tard gore metal. Dans ces deux albums plein de bubons le groupe excelle à rendre l’atmosphère sombre et délétère d’un laboratoire de savant fou en roue libre. L’auditeur rend gorge et oreilles à l’écoute de brûlots aux noms aussi sympathiques et champêtres que "Genital Grinder","Exhume to Consume", "Ruptured in Purulence", "Cadaveric Incubator of Endoparasites","Vomited Anal Tract", "Malignant Defecation", etc. Bref, nous tenons là des poètes de la pourriture de la plus belle eau.
En 1991, sort Necroticism - Descanting the Insalubrious, opus au son plus maîtrisé et aux structures plus progressives, qui contient des classiques comme "Corporal Jigsore Quandary" ou "Incarnated Solvent Abuse". Avec cet album, Jeff Walker et sa bande montrent qu’ils ont une marge de progression impressionnante et qu’ils peuvent faire évoluer leurs compositions et leurs préoccupations, même s’ils restent attachés à l’humour de médecin-légiste comme le ténia à l’intestin.
Autant dire que son successeur était attendu au tournant.

Force est de reconnaître que cet Heartwork a su dépasser, enfoncer et pulvériser toutes nos attentes. Avec cet album, il ne convient pas de parler d’évolution mais de révolution. Certes, on retrouve toujours certains invariants de la brutale charogne de Liverpool comme, par exemple, ce son si particulier, cette coulée de lave faite distorsion, ce graillon de guitares sorti tout droit d’une marmite infernale, ou bien encore ces feulements de Cerbère haineux, fielleux, féroces qui nous sautent à la gorge à la première écoute.
Justement, parlons-en de cette première écoute.
Après ce qui ressemble à une suite de coups d’un monumental marteau, un riff de guitare aussi épique que sombre se profile tandis qu’un groove de batterie hyperbare à base de double pédale en profite pour tout détruire sur son passage.
"Buried Dreams", premier morceau du disque, donne clairement le ton : « Welcome to a world of hate ! » vomit Jeff Walker.
Le groupe ne ménagera ni sa peine ni son énergie pour le faire savoir et ressentir à l’auditeur.
Qu’on ne s’y trompe pas, "Buried Dreams" est éminemment accrocheur, entêtant, mélodique (abstraction faite des borborygmes de Walker, bien sûr…) et s’il devait y avoir un jour un single death metal, "Buried Dreams" serait celui-là. Cette impression est encore renforcée par les envolées guitaristiques et lyriques de Bill Steer et de Mike Amott : sous les doigts de ces derniers naissent des soli ressemblant tour à tour à de la dentelle ou à du fil barbelé.
On sait désormais que Carcass est passé à la vitesse supérieure, a mis du metal de la plus belle eau dans son vin grind et s’est permis de pénétrer dans des contrées brutales encore inexplorées. En ce sens, le titre de leur troisième album, Necroticism - Descanting the Insalubrious, était presque un programme. Avec Heartwork, en effet, le son et le propos du groupe se sont décantés, affinés et complexifiés.
Le second morceau, "Carnal Forge", rappelle le Carcass première manière avec ses laminages grind et ses vocaux d’équarisseur infernal ayant perdu toute retenue. L’auditeur n’a pas une seconde pour reprendre son souffle et ses oreilles entre les breaks de plusieurs mégatonnes et les riffs pélagiques. Là encore, les soli sont aussi mélodiques que les rythmiques sont brutales.
"No Love Lost", quant à lui, œuvre plutôt dans le râclement d’entrailles et le concassage d’oreilles down-tempo. Steer et Amott, décidément très en verve, emportent le morceau vers les hauteurs avec des cavalcades digitales mineures harmoniques incroyablement musicales.
"Heartwork", quatrième morceau de l’album éponyme, ressemble à un hybride de marteau-pilon et de lyre d’Orphée et, en son sein, les lignes de guitares harmonisées alternent avec des rythmiques à l’efficacité thrash indiscutable.
"Embodiment" voit Carcass davantage s’appesantir sur les atmosphères lourdes et angoissantes. Ici encore, le son est énorme (merci Colin Richardson) et on jurerait que les deux guitaristes creusent des galeries jusqu’au centre de la terre tant leurs riffs sont lents, lourds et perforants.
Les quatre instrumentistes savent aussi œuvrer dans une veine plus épique, comme le montre "This Mortal Coil" et ses charges de cavalerie sonores.
Il n’est pas besoin de se pencher en détail sur chaque morceau pour comprendre qu’avec Heartwork, Carcass vient de frapper un très grand coup de marteau métallique sur l’enclume de notre pauvre cerveau : des syncopes de démolisseur de "Blind Bleeding the Blind" aux pilonnages à base de riffs cinématographiques de "Death Certificate" en passant par les exercices de rouleau-compresseur de "Doctrinal Expletives" (mention spéciale au marteleur de fûts Ken Owen), le savoir-faire carcassien ne connaît absolument aucune limite.
Mais on aurait tort de penser que l’évolution du combo n’est que musicale.
Heartwork se distingue des trois albums précédents par une plus grande maturité du propos : on est désormais loin des délires bruitistes et des fantaisies organiques d’étudiants en médecine dévoyés. Heartwork se veut plutôt comme une suite de regards posés sur différents aspects de la condition humaine, mais à la manière Carcass, c’est-à-dire à travers la purulence et l’humour macabre. Et, effectivement, ce quatrième album aborde de nombreux thèmes : le désespoir ("Buried Dreams"), le massacre déshumanisé ("Carnal Forge"/"Arbeit Macht Fleisch"), l’amour et la mort ("No Love Lost"), l’art ("Heartwork"), la religion ("Embodiment"), le futur ("This Mortal Coil"), la manipulation par le langage ("Doctrinal Expletives") ou bien encore l’horreur bureaucratique ("Death Certificate").
On ne peut nier que le groupe a un sérieux penchant pour le détournement d’expressions consacrés ("Blind Bleeding the Blind" au lieu du biblique "blind leading the Blind", ou encore "Arbeit Macht Fleisch" en lieu et place du "Arbeit Macht frei" des camps de la mort à grands renforts d’humour noir et de mauvais goût.
Même le nom de l'album n'échappe pas à ces jeux de mots plus profonds qu'ils n'en on l'air (artwork/Heartwork ou l'art fait avec coeur...?).
Les formules-choc ne sont jamais loin non plus : « with a silver spoon dig communal grave», « Blood, sweat, toil, tears/Arbeit macht Fleisch », « Digitalised, statistical obituary, your only legacy, your final resting place », etc.
Bref, le quatuor de Liverpool utilise sa rhétorique cadavérique si particulière de manière beaucoup plus réfléchie qu’auparavant mais sans se départir d’un certain nihilisme.

Avec ce quatrième album, Carcass a repoussé les limites de son univers et à réussi à mélanger parfaitement le bruit, la fureur et la mélodie sans rien renier de sa radicalité première.
Tel ne fut pas l’avis de Mike Amott qui, trouvant la direction musicale que prenait le groupe trop mélodique à son goût, préféra quitter le navire.
Dans la discographie de Carcass, Heartwork est le dernier album où la bête n’est pas encore totalement domestiquée et où la brutalité est indissociable de la mélodie. En effet, l’album suivant, le bien nommé Swansong, verra le groupe devenir auditivement beaucoup plus abordable et consensuel.
En se décomposant totalement, Carcass deviendra le meilleur humus pour une scène suédoise qui saura, elle aussi, conjuguer les beautés de l’harmonie et les accès de fureur incontrôlée.
Presque vingt ans après sa sortie, Heartwork n’a pas pris une ride et ses riffs fonctionnent toujours aussi bien.
Bref, le cadavre bouge encore.
Serait-ce ce qu’on appelle un classique ?



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Heartwork - Infos

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Sortie : 18 octobre 1993
Genre : Death Metal
Label : Earache Records
Playlist :
voir paroles : Voir les paroles
1. Buried Dreams (3:59)culte !culte !paroles de Buried Dreams
2. Carnal Forge (3:55)culte !culte !paroles de Carnal Forge
3. No Love Lost (3:23)culte !culte !paroles de No Love Lost
4. Heartwork (4:33)à écouter en premierparoles de Heartwork
5. Embodiment (5:37)à écouter en premierparoles de Embodiment
6. This Mortal Coil (3:50)à écouter en premierparoles de This Mortal Coil
7. Arbeit Macht Fleisch (4:22)culte !culte !paroles de Arbeit Macht Fleisch
8. Blind Bleeding The Blind (4:57)culte !culte !paroles de Blind Bleeding The Blind
9. Doctrinal Expletives (3:39)culte !culte !paroles de Doctrinal Expletives
10. Death Certificate (3:40)culte !culte !paroles de Death Certificate
écouter : Ecouter l'album



Carcass

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