Erzsébet
Bathory, dit la Comtesse Sanglante, aura alimenté bien des fantasmes. Les sombres histoires qui marquèrent la fin de sa vie en ont fait une légende et le fait que son histoire se déroule dans les Carpates a de quoi alimenter les racontars les plus divins pour se faire peur. Ainsi, il se dit que la Comtesse, la ravissante Comtesse aurait pris des bains de sang, le sang de vierges sacrifiées pour satisfaire son envie de perpétuer jeunesse et beauté. Aurait-elle servi de modèle aux Frères Grimm ? Les historiens sont d'accord pour dire que ce n'est que du folklore, mais ils ne se prononcent pas quand on évoque entre cent et deux cent jeunes femmes assassinées dans les demeures d'Erzsébet. Ils tiquent simplement quand le nombre six cent cinquante est avancé, car le carnet où
Bathory aurait elle-même répertorié tous les noms n'a jamais été retrouvé. Bref, calomnie ou folie meurtrière, la Comtesse aura été une grande source d'inspiration pour diverses formes d'art. On trouve des opéras à son sujet, des pièces de théâtre, des films dont le sublime Countess Dracula avec la non moins sublime Ingrid Pitt, ainsi que des groupes musicaux, des jeux vidéos... Certains auteurs se sont même amusés à la faire cohabiter avec un autre cousin Transylvanien, le lugubre Vlad Tepes. Une icône populaire.
Aussi, il n'est en définitive nullement étonnant qu'un groupe comme
Cradle Of Filth s'intéresse à Erzsébet dans sa version la plus extrême, avec calcul de la poussée d'Archimède dans un liquide coagulant. Après tout, la bande à Dani n'a jamais caché sa fascination pour le vampirisme avec ce que cela comporte d'érotisme et l'histoire de la Comtesse, dans le folklore, est un terreau propice à une telle interprétation.
Ayant propulsé le black metal sur les listes de best sellers avec
Dusk... And Her Embrace,
Cradle Of Filth avait déjà une première difficulté, et de taille, à surmonter : celle de se succéder à lui-même et de prouver que le succès rencontré n'était pas du uniquement à la chance. En Norvège,
Dimmu Borgir se fondait dans la mouvance avec son Enthroned Darkness Triumphant, la concurrence était donc très rude et les Britanniques ne partaient pas favoris : ils étaient devenus le groupe à abattre, déjà, un rang particulier dû au fait qu'ils ont popularisé le black, l'ont rendu accessible. Donc ils ne pouvaient pas être un digne représentant du genre. A cela se rajoute un second écueil, plus difficile à gérer :
Damien à quitté le groupe, lui qui était responsable des parties de clavier hantées et gothiques du précédent album.
Pour le remplacer, le groupe fait appel à un certain
Lecter (
Les Smith de son vrai nom, que l'on retrouvera plus tard chez
Anathema). Ce dernier a une vision différente de celle de Damien. Le gothique classique anglais fait place à des ambiances plus solennelles, moins virevoltantes. On remarque tout de suite le jeu plus posé, moins ébouriffant. Le brouillard semble s'écarter pour laisser passer un peu de lumière.
Cet aspect dépouillé est favorable aux guitares qui prennent plus d'espace (même si elles restent désespérément en retrait) et se targuent d'une influence
Iron Maiden prononcée. La mélodie est d'ailleurs très présente tout du long, fait appuyé par une batterie qui sait se faire sobre en fonction de la dramatique développée. Et là encore, la production laisse à désirer. Il n'est pas étonnant que
Nick Barker mette les voiles peu après tant le sentiment qu'il s'est fait voler ses parties est flagrant : avec un son tout simplement indigne, l'album manque cruellement d'une assise rythmique digne de ce nom.
Celui que l'on entend bien, en revanche, c'est Dani. Le lutin a quelque peu évolué. On aime ou on déteste, il y a rarement de juste milieu. Son chant criard et en général incompréhensible s'est mué en des éructations articulées, mais qui peuvent rapidement devenir agaçantes selon la manière dont elles sont employées.
Sarah Jezabel Deva est toujours là pour lui donner la réplique, mais on notera également l'apparition d'une invitée étonnante, la screaming
queen herself, Ingrid Pitt, qui reprend le rôle qu'elle avait interprété près de trente ans plus tôt.
Et
Dani Filth raconte l'histoire d'Erzsébet dans ses travers nés des peurs paysannes et des conteurs de fortune. Et encore une fois, il a su dépeindre un univers fantasmagorique éblouissant, où l'ambiance parfois glauque n'est pas sans rappeler des bandes sonores de la Hammer. Le drame s'écrit sur dix morceaux, dont trois instrumentaux courts mais sublimes, des pauses mélodiques, des introductions lumineuses qui ne s'évaporent que pour laisser couler le sang et l'horreur. Dani nous parle de la Comtesse, nous narre les horreurs qu'elle aurait pu commettre, avec une complaisance nonchalante. Les interventions de Sarah Jezabel Deva sont réussies, celles d'Ingrid Pitt plus qu'honnêtes. Et la tension monte à mesure que le sang remplit la baignoire, à mesure que les morts augmentent. On atteint un paroxysme exaltant sur
Bathory Aria, un triptyque somptueux où Dani, exalté, parle de la vie et de la mort de Erzsébet. On pourrait croire que c'est la fin, mais le groupe nous assomme une dernière fois avec le final réussi qu'est
Lustmord And Wargasm et son break maidenesque jouissif.
La version double cd contient également un disque bonus avec trois reprises inégales (
Black Metal de
Venom,
Sodomy And Lust de
Sodom et le célèbre
Hallowed Be Thy Name de...
Iron Maiden justement. Cette dernière, à part un détail, se révélant être une petite réussite) ainsi qu'une version remixée atroce de
The Twisted Nails Of Faith, rebaptisée pour l'occasion
Twisting Further Nails. Vous l'aurez compris, excepté pour les plus gourmands, la version simple se suffit largement à elle-même.
Quand l'album s'achève, on quitte Erzsébet avec un certain regret. La Comtesse a toujours eu la sympathie de la frange la plus violente de la musique en général et une fois de plus, son nom n'a pas été utilisé en vain.
Cruelty And The Beast est un très bon disque dans l'ensemble, même si on peut regretter cette production quasi-inexistante (une volonté de sonner plus cru ? Pas crédible, pas avec une telle envie d'offrir un album concept ambitieux). On reprochera également au groupe de ne pas avoir su capter ce petit plus qui rendait
Dusk... And Her Embrace tout simplement irrésistible. Quoiqu'il en soit, avec ce disque,
Cradle Of Filth est au-delà du black metal et se rapproche lentement d'une vision plus extrême du metal gothique. Un beau fruit, mais pas aussi savoureux qu'il n'en a l'air.