Après l'exceptionnel Gutter Ballet,
Savatage allait être attendu au tournant. Difficile en effet de savoir que quel bois allaient se chauffer les frères Oliva cette fois-ci, après avoir viré au metal prog sur leur précédent opus, avec une touche à la
Queen aussi étonnante que rafraîchissante. Difficile en effet de penser qu'ils étaient capable de renouveler pareil exploit et surtout, qu'ils allaient réussir à maintenir la barre aussi haut, même si l'on sait que les qualités de ces musiciens sont nombreuses. Aussi, le fait que Streets, qui sort deux ans plus tard, soit présenté comme un opéra rock n'est pas forcément très rassurant, surtout pas quand le paysage musical a changé comme il l'a fait, avec l'explosion du grunge, mené par
Nirvana et
Soundgarden, qui proposaient une musique plus simple et plus sale (exception faite du Nevermind des premiers cités, trop propre).
Qui dit opéra rock dit concept. Ici, l'histoire est tirée d'un roman de Paul O'Neill qui a également produit le disque. L'histoire raconte comment un dealer qui sévit dans les rues de New York, DT Jesus (pour DT, comprenez De Tox ou Downtown, charmant, n'est-ce pas ?), va devenir une rock star avant de chuter littéralement.
Savatage sait très bien restituer les émotions, même si pour cela, les musiciens orientent sensiblement les compositions vers le piano, offrant bon nombre de ballades le long de ces douze titres (seize en réalités, certains étant intimement imbriqués l'un dans l'autre en une suite logique) qui forment l'ossature de cet album.
Et pourtant, même si Streets sonne de façon plus posée, certains diront plus soft que les précédents opus, il n'en demeure pas moins étourdissant. Comme cela a été dit plus haut, les émotions sont vraiment très présentes.
Jon Oliva habite littéralement ses textes, ses problèmes liés à la toxicomanie semblant remonter à la surface, tandis que son frère Criss livre des prestations solides. Capable de se montrer aussi bien agressif que mélodieux, le guitariste prodige est tout simplement bluffant. Que ce soit à travers des mélodies d'une innocente apparence ou au gré de soli beaux à pleurer. Un travail et un soin particuliers ont été apporté aux nombreux choeurs qui habitent les chansons, faisant comme une présence supplémentaire et quelque peu malsaine.
Partagé entre morceaux heavy et ballades, Streets reste malgré tout très régulier. Il ne demande pas d'efforts surhumain pour que l'on rentre en lui, que nos pas parcourent le pavé. On se laisse aller, tranquillement, suivant les lignes de chant, les riffs soignés, en prenant simplement du bon temps. Projet ambitieux et très bien maîtrisé, cet album prouve une fois de plus que
Savatage est un client sérieux. Comme les débuts plus rentre-dedans semblent loin ! Et pourtant, il y a toujours cette colère sous-jacente, ce flot de sentiments qui se déversent, bons ou mauvais, comme une pluie sur l'auditeur qui se retrouve à vivre un grand moment où il peut faire son introspection.
Même si tout n'est pas parfait, que le tout peut sembler un peu trop touffu ou trop long, pas assez virulent pour du
Savatage peut-être, on ne peut nier l'application que le groupe a mis en oeuvre pour parvenir à cela. Avec ses ambiances parfois très '70, son côté rock'n'roll quelque peu décalé, Streets marque les esprits. Si l'on suit les paroles en même temps que l'on écoute le disque, on rentre d'autant plus facilement dans cet univers sale et mesquin où la gloire ne s'associe qu'à la chute. L'histoire de la vie, ou de l'homme en quelque sorte.
Streets reste cependant un album à part dans la discographie de
Savatage. Par son côté opéra rock, bien sûr. Mais aussi parce que c'est le dernier où Jon Oliva assurera le chant, complètement vidé après cette expérience qui le mettait clairement face à ses propres problèmes de dépendance. Un disque spécial, mais très attachant car terriblement humain. Un bel ouvrage, que l'on réécoutera souvent, volontiers seul, dans ses moments de solitude. Encore une fois,
Savatage a frappé un grand coup et livre une véritable oeuvre, à ranger à côté des grands concepts albums du metal que son The Crimson Idol de
W.A.S.P. ou Operation Mindcrime de
Queensrÿche.
Cette chronique est dédicacée à Blackwarrior et Mickael, qui aiment ce disque.
Plus que moi, certainement.