Cradle Of Filth avait salement entamé son capital sympathie avec l'EP
From The Cradle To Enslave, inégal et sans génie. Pour certains, ça commençait même à sentir sérieusement le sapin, avec les départs consécutifs de Nicholas Barker et de Les, le claviériste qui ne se souvient pas trop avoir joué dans CoF... Pourtant les changements de line-up sont une constante dans ce groupe qui n'a jamais brillé par sa stabilité. Bref... Midian arrive et il est présenté comme le successeur de
Cruelty And The Beast par
Dani Filth, qui préfère ne pas évoquer la cas douteux de l'EP en interview.
Encore une fois, on peut savourer la recherche qu'a fait le chanteur pour cet album. La pochette et les booklet sont signés par JK Potter, célèbre artiste qui a pour hobby de trafiquer des photos, signant quelques couvertures de romans d'épouvante et des art books saisissants. ici, le travail n'est pas forcément son ouvrage le plus original, certains clichés étant déjà connu avant ce livret (notamment le museau de requin sortant du ventre éclaté en une bouche d'une femme qui se prend la tête entre les mains... brr !). Quant à la ville de Midian, cité pseudo mystique et mythologique des monstres, le concept fait clairement appel au roman Cabal de Clive Barker, paru en 1988 (et tourné par l'auteur en film en 1990 mais bon, nul n'est parfait), même si Filth ne se contente pas de paraphraser le livre. il invente une histoire, empruntant aussi bien au monde lugubre et fantasmagorique de Barker que dans celui, tout aussi halluciné, de HP Lovecraft, décidément une source d'inspiration sans limite pour le monde du metal (outre Chtulhu et Bal Saggoth souvent empruntés, on notera également la reprise du concept de Erich Zann par Mekong Delta quelques années plus tôt).
L'histoire est donc bien en place. Musicalement, on remarquera que
Cradle Of Filth tend à s'écarter du black symphonique qui a fait son succès, donnant là les premières impulsions du revirement de style imprimé dès
Damnation And A Day, l'opus suivant. Cela se traduit déjà par une virulence moindre : si la batterie dispose enfin d'un espace sonore à sa mesure, on ne peut pas dire que
Adrian Erlandsson en fasse des tonnes. Il assure une assise rythmique solide et efficace, sans abuser de blast beats et permet aux guitares et au clavier de former un canevas aéré tout en étant robuste ; les ambiances sont volontairement d'aspect gothique, même s'il faut aller chercher au-delà de cette dénomination pour capter l'essence même de ce Midian. c'est bien plus sale, plus sombre, plus délicat également. Le monde de Clive Barker, même s'il n'a que servi d'inspiration, est mouvementé et étrangement poétique, dans les côtés les plus sales du terme. Pensez à l'onirisme gore d'un Hellraiser et vous comprendrez où
Cradle Of Filth cherche à aller sur ce disque.
Les bases black se mêlent donc à des parties plus froides, bien construites, où le clavier résonne parfois comme un orgue funeste, limpide et obsédant. Les choeurs se veulent travaillés et les interventions de l'indéboulonnable
Sarah Jezebel Deva sont toujours aussi prompte à vous filer la chair de poule. Si sur
Cruelty And The Beast le groupe avait réussi à s'offrir la grande Ingrid Pitt en guest, ici il s'offre les services de Doug Bradley à la narration, l'irremplaçable Pinhead de Hellraiser (et accessoirement rendu fou par ce rôle...).
Malheureusement pour
Cradle Of Filth, ce disque s'articule principalement autour de trois morceaux au-dessus du lot :
Chtulhu Dawn, imparable avec son ambiance monstrueuse,
Her Ghost In The Fog, sombre et poétique, un moment musical
spectral et le puissant
Tortured Soul Asylum, effrayante conclusion à ce concept album. Le reste n'est pas mauvais, mais contrairement aux opus précédents, ils font parfois plus remplissage que valeur ajoutée, à l'image de ce
Saffron's Curse, mille fois entendu, une construction qui n'a rien d'étonnante pour CoF, comme un reliquat de
Cruelty And The Beast...
Et le paradoxe de cet album saute aux yeux : coincé entre une envie de jouer la sécurité et de proposer quelque chose de neuf, les musiciens n'osent pas aller au bout de leurs idées. Si les morceaux les plus faibles sont clairement ceux qui suivent la tradition la plus black metal, les plus intéressants demeurent ceux qui évoluent dans une autre sphère, qui déloge
Cradle Of Filth d'un carcan qui devenait lourd pour lui à supporter. Pour la première fois, un disque de CoF ne franchit pas un palier entre deux sortie, pour la première fois, le groupe marque une espèce de stagnation frustrante vu qu'il y avait visiblement cette volonté de proposer quelque chose de plus original.
Midian est loin d'être un mauvais disque. Il est juste frustrant là où il aurait pu être monstrueux. On ne peut vraiment parler de déclin, juste d'une hésitation préjudiciable. Dani Filth reste un compositeur talentueux, quoiqu'on pense de lui. Simplement, il semble avoir été écrasé par l'ampleur de ce projet. dommage, il avait toutes les clés en main pour aboutir à un album énorme. Une affaire de temps et de précipitation, certainement...