Midian avait laissé entrevoir les prémisses d'une évolution au sein de
Cradle Of Filth et il y eut une révolution. Le jeu des chaises musicales continuait.
Dave Pybus, un ancien
Anathema, avait déjà rejoint le groupe que
Gian claquait la porte, laissant
Paul Allender seul guitariste à bord. Autant dire que l'enregistrement dut être tendu, avec un
Martin Foul qui a du partager son talent entre la six corde et les claviers. Et surtout,
Dani Filth, quelque part entre mégalomanie et envie de franchir un nouvel échelon, va s'atteler à l'écriture d'un disque très ambitieux, s'inspirant du Paradis Perdu de Milton pour raconter la descente aux Enfers et la revanche de l'Ange Déchu. Une version contestée par Constantine, mais le problème n'est pas là.
Le Paradis Perdu est certainement l'une des oeuvres poétique les plus connues au monde. Forte, tragique et inspirée, son ombre plane et pas que sur la scène metal même si un groupe comme
Paradise Lost n'est pas insensible à cette aura dégagée, cette force narrative et visuelle à la fois. Le fait que quelqu'un d'aussi cultivé que Dani Filth n'est pas un hasard. Pour ceux qui ne voient en cette personnalité du genre qu'un avorton apparenté au yorkshire, il serait bon de se pencher sur ses textes, toujours très bons et distillant le venin d'une culture particulière et parfois inaccessible. Interpréter et imaginer à nouveau la prose de Milton dut être un sacré challenge intellectuel pour lui. Même s'il ne décompose son oeuvre qu'en quatre parties (le poème est composé de dix "chapitres"), le travail accompli reste remarquable sur ce point. Et mérite que l'on s'y intéresse.
Cependant, c'est sur un plan purement musical que l'on pourrait trouver à redire. Parce qu'il y a redondance. Chaque partie est découpé de la même façon. On commence à chaque fois par une splendide introduction instrumentale ou l'orchestre symphonique de Prague laisse éclater sa superbe, créant un maelström de sentiments, la seule exception étant la quatrième partie qui se solde par une courte outro, également instrumentale, épilogue classieux et grandiose a une oeuvre qui aurait également pu l'être. Car il est difficile de pointer du doigt tel ou tel morceau tant ils donnent tous l'impression de se télescoper les uns les autres, en une espèce d'orgie musicale mal contrôlée, mais qui ne donnerait pas lui à des explosions jouissives, à des escalades dans l'inspiration.
Tout est un brin linéaire. Et quand on produit un album de 17 titres pour 76 minutes, c'est long. Très long. Surtout qu'ici,
Cradle Of Filth a sacrifié sa qualité première pour produire quelque chose de plus agressif. D'un point de vue logique, par rapport au thème, aux paroles, ce n'est pas un mal, c'est même judicieux. Cependant, il est dommage de ne pas avoir inclus plus de finesse à l'ensemble en-dehors des instrumentaux déjà évoqués. Là, c'est rêche, dur, la guitare sonne par moment limite thrash, obéissant à une rythmique solide, carrée, efficace. Mais tout ce qui faisait le charme de Cradle, c'est aspect gothico-onirique, cet érotisme latent, semble avoir été balayé pour ne laisser place qu'à une rage primaire. Comme si Dani, lassé par les critiques, avait décidé de simplifier sa musique pour aller droit au but. Les morceaux sont plus courts, moins épiques, plus directs. Là où le groupe gagne en concision et en punch, il le perd en saveur.
Aussi, il n'est pas forcément facile de se faire l'album entièrement d'une traite ou sans sauter quelques passages. Rien de catastrophique non plus. Le groupe s'arrange pour exprimer l'urgence et la détresse en se débarrassant des fioritures qui faisaient leur charme. Soit on fait son deuil et on rentre dans l'album après quelques écoutes, soit on se fixe une barrière imaginaire qui fait que ce disque restera une énigme pour bon nombre de personnes. Car Damnation And A Day n'est pas un disque facile d'accès. Son compactage et sa durée paradoxalement longue en font une oeuvre complexe et éreintante à assimiler, le genre d'album qu'il faut écouter plusieurs fois avant de l'adopter... ou de le rejeter définitivement.
Cradle Of Filth ne produit pas là un album anodin. Sans être complexe, il représente une sacré somme de travail et certainement une ambition un brin démesurée. Mais plutôt que de considérer ce disque comme un échec, il convient plutôt de le voir comme une oeuvre honnête, charismatique, mais manquant un peu de saveur et de courage. Il n'en reste pas moins agréable, mais un peu trop difficile à digérer pour en faire un grand cru de
Cradle Of Filth. Dommage, le groupe, sans entrer dans la crise, perdra un peu de sa superbe encore et deviendra une des cibles préférées des metalleux perdus dans l'arrogance du web, nouvelle arme mise à leur disposition.