Nadsokor est une cité de mendiants à l'odeur pestilentielle. Cet archétype de l'heroïc fantasy a été initié par Michael Moorcock dans le cycle d'Elric et aura beaucoup inspiré les concepteurs de Donjons et Dragons (ainsi que les "cerveaux" de Games Workshop, Steve Jackson et Ian Livingston qui en parallèle des jeux de plateaux écrivirent pas mal de ces livres dont vous êtes le héros que les trentenaires ont dû bien connaître). D'ailleurs, la pochette de ce
One Foot In Hell renvoie à l'un des passages de cette nouvelle (le format idéal de la sword and sorcery) et l'on distingue en arrière-plan Elric brandissant Stormbringer, son compagnon devant être Tristelune.
Petite digression pour dire que cet album de
Cirith Ungol peut être considéré comme la musique idéale pour accompagner un jeu de rôle dans un univers héroïc fantasy... Même si la formule semble limitative et handicapante, il faut reconnaitre à ce groupe culte d'assumer sa passion. A part
100 Mph qui fait référence à la gloire du heavy metal, à la manière d'un
Manowar, tout le reste tourne autour de cet imaginaire particulier, peuplé de héros en quête de dragons à occire et de princesse à féconder (l'inverse est possible si la princesse est trop moche). Il y a un souffle épique tout du long, même s'il n'y a pas l'effet d'épopée métallique comme sur
King Of The Dead. En effet, les compositions de cet album sont plus courtes, plus directes, le scalde a choisi les armes de préférence aux envolées lyriques. Et on n'est pas déçu par le résultat.
Cirith Ungol gagne énormément en efficacité. L'ensemble sonne plus heavy, plus puissant. La guitare est moins saccadée, plus fluide sans être devenu lisse. Le chant de
Tim Baker est toujours aussi viscéralement agressif, capable d'explorer des registres qui se rapprochent de l'extrême. Voix de troll, voix criarde et incisive, capable de prendre une tournure caverneuse pour accentuer les effets de style (les refrains de
War Eternal, ou encore ceux de
Chaos Descends, qui provoquent une plongée dans les abysses), elle ne laisse pas indifférente. On aime ou on déteste.
Cirith Ungol tranche avec les autres groupes de heavy metal de l'époque. Si
Manilla Road officiait dans le même registre, on ne peut pas dire qu'en 1986 ce type de heavy musclé et épique était très répandu. Quand on voyait que
Iron Maiden et
Judas Priest changeaient leur fusil d'épaule avec plus ou moins de chance et que
Manowar s'essayait à se donner un air warrior (
Fighting The World, qui sortira un an plus tard, paraitra bien inoffensif à côté),
Cirith Ungol avait quelque chose de dérangeant sur cette scène. Le groupe évoluait à contre-courant. Trop lié a l'esprit du grand
Black Sabbath pour virer thrash, trop intègre pour s'essayer à adoucir le propos pour publier un single susceptible de cartonner sur les ondes. Non,
Cirith Ungol durci le ton sans virer dans les extrêmes et surtout, sans se défaire de cette "patte" identifiable entre mille, ces lignes mélodiques qui leur correspondent parfaitement.
One Foot In Hell divisera cependant les fans. Certains verront là le disque des Américains le plus abouti de leur carrière, d'autres y verront une régression stylistique par rapport à
King Of The Dead qui se voulait plus épique. Ici, on assiste à une barbarie jouissive et on en devient rapidement un spectateur actif. Un très bon cru, un des très bons disques oubliés de cette année 1986 proche de la magie.