Aussi incroyable que cela puisse paraître,
Neurosis n'a pas commis une seule erreur depuis le mythique Souls At Zero, les connaisseurs le savent. Les changements ont été également nombreux et le virage amorcé sur A Sun That Never Sets a donné naissance à un nouveau
Neurosis très intimiste sur The Eye Of Every Storm, dont certains ont pu regretter la place trop large accordée à la voix de
Von Till, et ainsi un rapprochement indirect à son projet solo. Pourtant c'était bien une claque de plus que cet album nouveau genre, plus calme, plus psychédélique et l'attente générée par l'essai transformée s'est radicalisée lorsque
Neurosis a annoncé un Given To The Rising qui mêlerait un certain retour aux sources avec des riffs pachydermiques plus nombreux donc, et cette patte toute fraîche si particulière. Un melting-pot qui conduirait, se dit-on alors, à un chef-d’œuvre de plus.
Mais Given To The Rising intrigue, déroute, attire puis subjugue et il s'avère difficile à commenter. L'artwork déjà, aussi beau que mystérieux, avec cette statue de tête de cheval à laquelle ont été ajoutées des défenses. Très sombre, il semble raconter une histoire de rituel, on pense au néant, le soleil reste présent mais vaincu par la lune dans une éclipse et un homme, que l'on devine être un prêtre, se tient sur une colline et attend un signe des dieux. On connaît la fascination de
Neurosis pour les aspects les plus sombres des religions et des croyances. Given To The Rising semble s'attarder sur cette confrontation entre l'Homme et son environnement, ses relations au divin, à la Nature, ses rites et secrets, son impuissance face aux éléments. De tout cela Given To The Rising est le messager musical et la poésie qu'il dégage au prime abord par l'image et le texte n'a plus qu'à se mettre en place dans le moule du style pratiqué par
Neurosis.
Un style qui s'annonce d'ores et déjà différent de The Eye Of Every Storm car le premier titre, éponyme, démarre sans passer par la case « intro » comme l'avait fait « Burn » et se fait massif, percutant, jusqu'à laisser envisager un album apocalyptique dans la veine des premiers essais en moins lourd cependant ; impression qui est vite étouffée par ces intermèdes subtils, portés par la voix de
Von Till et dont la douceur des guitares lointaines et la nappe de clavier mystique rappellent le précédent essai. Une entrée en forme de cadeau béni que ce « Given To The Rising » qui démarre doucement mais sûrement cet album. Et la douceur est de mise dans cet opus, mais c'est une douceur froide, triste, dépressive. L'ambiance de l'essai est fondée sur le mystère environnant, disséminé à travers des interludes narratives où l'on nous conte une peur enfouie, derrière des sons distordus typiques du travail de Landis, qui n'a pas perdu sa verve. Le duo d'interlude « Shadow » et « Nine » possède ainsi un charme indéniable, avec une atmosphère presque lovecraftienne et participe à la cohérence d'un album bâti bloc par bloc comme un monticule élevé sans défaut de construction.
Pourtant rien n'était gagné au préalable car Given To The Rising est dans les premières écoutes une déception. Comme tout album de
Neurosis, il faut du temps pour l'assimiler, et la magie n'opère qu'après un long travail d'écoute, qui permet de se rendre compte de la profondeur qui se dégage de morceaux que l'on pouvait juger tout bonnement fades comme « Water Is Not Enough » qui ne convainc qu'après patience et attention. On se dit aussi que
Neurosis a changé pour devenir un groupe lambda, qui s'enfoncerait dans le terreau des formations récentes pour mieux séduire peut-être, alors que son charme est justement dans la non-accessibilité. Tout cela est démenti alors, au fil des écoutes, et Given To The Rising, s'il n'est pas le meilleur essai de la formation, on va le voir, n'en demeure pas moins un des albums les mieux construits de leur discographie.
En effet, Given To The Rising est construit à la perfection. L'agencement des titres entre eux est bien pensé, l’enchaînement amené avec talent comme toujours, tant et si bien que l'on peut passer d'une ambiance à une autre en une seconde sans ressentir le moindre tic. On pense alors par exemple à « Fear And Sickness », excellente et composée pratiquement que sur des larsens et sons de claviers aliénants (la fin sonne comme un chœur de damnés mécanisé) qui s’enchaîne avec un « To The Wind » dont la simplicité rivalise d'audace avec un pan entier de formations Post sorties récemment de leur couche. Car
Neurosis reste unique en son genre et fait preuve d'une maîtrise de la construction dans ses morceaux, tout en sachant pertinemment que la simplicité du riff se suffit parfois à elle-même pour procurer son lot de frissons à l'auditeur. Ainsi, « At The End Of The Road » est un des meilleurs titres de l'album, voire du groupe, et son cisaillement en deux parties distinctes (la première, très minimaliste, la deuxième apocalyptique) est une idée qui bien qu'étant inhérente à la musique depuis la nuit des temps, garde une force actuelle. Même chose pour «
Origin », autre grand titre de l'album, dont toute la portée lacrymale subjugue avec un simple arpège lent, sous forme de marche funèbre, amené avec contenance par Roeder et son jeu de batterie toujours aussi mesuré. Les voix alternées de Scott Kelly et de Steve
Von Till sont toujours pour beaucoup dans le caractère exceptionnel de
Neurosis, et comment ne pas vibrer lorsque Kelly fait vrombir son timbre sur « To The Wind » ou que la voix rauque forgée au bourbon de
Von Till pénètre nos oreilles pour conférer à la musique du groupe une amplitude de plus ?
Mais si Given To The Rising est une nouvelle excellence dans l'histoire de
Neurosis, il n'en demeure pas moins trop aisé pour séduire sur le très long terme. On a raison de lui plus vite que Enemy Of The Sun, dont l'effet apocalyptique est éternel ; on le dompte plus vite que Through Silver In Blood qui s'approchait la peur au ventre et l'émotion qu'il dégage ne remplace pas dans notre cœur celles délivrées par A Sun That Never Sets ou The Eye Of Every Storm. Certains ont pu dire que Given To The Rising était la quintessence du style de
Neurosis. Faux leur dira-t-on, car il n'y a pas un style
Neurosis, mais un visage
Neurosis, balafré de toute part, avec des cicatrices qui racontent chacune une histoire et font voir toute une vie. Cet essai des américains est une autre pierre à l'édifice et il comporte des titres excellents parmi lesquels on retiendra « Distill (Watching The Swarm » où l'on croirait entendre à nouveau la folie de leurs premiers essais, « At The End Of The Road » ou encore « Hidden Faces », qui ferait presque renaître les riffs Punk/Doom du groupe. La voix d'Edwardson manque encore à l'appel malheureusement et force est de constater que la place du monstre semble avoir diminuée au niveau de la basse, la faute peut-être à une production trop lisse pour du
Neurosis et qui déroutera les fans. Cependant, chaque titre est bon dans ce Given To The Rising et il est impératif de l'écouter dans sa globalité et sa linéarité. Comme tout excellent album de
Neurosis depuis Souls At Zero, nul doute qu'il vous réservera bien des surprises et que vous passerez de longues nuits à le disséquer jusqu'à en extraire le cœur, protégé comme à son habitude par une armure qui n'attend qu'un grand nombre d'écoutes pour se briser.