Les musiciens de
Metallica n'avait pas perdu de temps pour trouver un remplaçant au regretté
Cliff Burton.
Jason Newsted, un ex Flotsam & Jetsam et intronisé sur le EP de reprises The Garage Days Re-Revisited paru en 1987. Les membres survivants de
Metallica s'en étaient expliqués à l'époque, comme quoi c'est ce que Cliff aurait voulu, poursuivre l'aventure à la mémoire du défunt. Et
James Hetfield aura récupéré les bagues du bassiste... Cependant le traumatisme est grand pour le tandem Hetfield/Ulrich qui vont devoir composer sans leur ami, tout en essayant d'aller de l'avant.
Et il s'ensuivra une session d'enregistrement éprouvante, où
Flemming Rasmussen, toujours fidèle au poste, sera relégué comme simple exécutant, sans trop avoir son mot à dire. Pour les musiciens, cela ne sera pas facile non plus, le travail de la veille étant continuellement remis en cause par Hetfield et Ulrich qui recomposaient à leur arrivée en studio des disques qui étaient déjà finalisés. De quoi s'arracher les cheveux. Aussi, les compositions prennent des tournures inattendues, sont bien souvent à tiroir où peuvent ressembler à un assemblage de riffs ponctués ça et là de soli avec une section rythmique bien en place, notamment la batterie (on reparlera de la basse plus tard) qui est ici très construite. Pour certains, ... And Justice For All se pare d'une complexité progressive et même si elle n'est pas volontaire, elle est indéniable.
Metallica peine réellement à trouver ses marques et y va en tâtonnant. On se croirait presque revenu à l'époque de Ride The Lightning, mais sans cette patte, ce claquement de doigt qui fait que tout se passe bien.
Cependant, ... And Justice For All n'est pas un album raté, loin de là, ou alors des disques ratés de ce type, il en faudrait plus souvent. Il est déstabilisant, certes, mais pas de quoi fouetter un chat, la patte
Metallica étant reconnaissable entre mille. Tout juste pour faire un parallèle idiot, on pourrait le comparer avec le South Of Heaven de
Slayer qui marquait aussi un virage artistique qui n'était pas passé complètement inaperçu. Mais il s'avère assez lassant sur la longueur.
Il faut dire que la production a pris un coup dans l'aile et s'avère très faiblarde. En plus, la basse s'est complètement retrouvée sous-mixée, au point où elle agit plus comme une troisième guitare plutôt que d'être en interaction avec la batterie. D'un point de vue sonore, cela s'entend et ce n'est pas forcément très agréable à l'oreille. Newsted en profitera tout de même pour s'illustrer d'entrée de jeu avec le direct
Blackened qui sert d'ouverture. Ici, l'intro est minimaliste, le riff arrive vite, sec et ombrageux. C'est sombre, très sombre. On sent que le groupe est profondément ébranlé et en colère. Le chant d'Hetfield s'améliore, il est en pleine progression, il se fait aussi plus colérique. La justice ou l'injustice de la vie lui pèse. Ses paroles sont noires, parfois complètement parties dans un autre monde. Est-ce ce dégoûts, ce ras-le bol qui l'a poussé à régler ses différents avec ses parents sur le brutal
Dyiers Eve, seule composition à se montrer aussi directe que celles qui émaillent le
Master Of Puppets ? Peut-être bien...
Ensuite, il est vrai que le disque contient quelques pépites. D'avantage mid tempo qu'à l'accoutumé, le disque ne suit pas de progression logique jusqu'à son dénouement. Certes, on retrouve toujours la fameuse power ballad en quatrième position et là, il s'agit de
One, titre pour lequel
Metallica a tourné le dos à ses convictions pour enregistrer son premier clip.
One, c'est les films sur le Vietnam de Oliver
Stone, en pire. Ou en mieux, tout dépend du point de vue. Les paroles sont angoissantes, prenantes, crispantes. Hetfield oscille entre désabusement et colère, avant de se heurter à l'horreur de la situation, tandis que la musique monte crescendo, froide, presque impersonnelle et en même temps, émouvante vu le panel de sentiments par lesquels on passe. On notera également le faux instrumental
To Live Is To Die, composition à tiroir par excellence avec ses reprises rythmiques, ponctuée par quelques malheureuses phrases qui se suffisent largement, inutile de faire un long discours. Ultime hommage à Cliff Burton, qui aura été l'artisan de la partition avant sa mort prématurée.
Mais bien souvent, on ne sait pas trop où
Metallica veut nous mener. Les morceaux sont longs, complexés on pourrait dire, le title track peine à se trouver une ligne directrice et change fréquemment de rythme. Le groupe est prisonnier de son album, ce n'est pas lui qui le dirige. Il n'est pas étonnant qu'aujourd'hui, seuls
One et
Dyers Eve soient joués dans leur intégralité en concert, vu que très tôt les Mets se sont arrangés pour présenter ce disque sous forme d'un medley. De l'aveux des musiciens, ... And Justice For All est pénible, fatiguant à jouer sur scène. Une lassitude des musiciens qui en dit long sur le disque.
Même si le son est plat, même si la production et le mixage sont proches du minimaliste, on tient tout de même un album très sympathique. Pas forcément agréable. Il est noir, douloureux. Elle transpire cette douleur. Et devant ce pessimisme, l'auditeur crie soit au génie, soit il se montre plus circonspect. De la première partie de la carrière du groupe, ... And Justice For All est le plus inégal et en même temps le plus touchant des albums de
Metallica. Un paradoxe étrange, mais en définitive, assez logique. Le traumatisme fut lourd et la musique fut la thérapie.