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Chronique de L'Enfant Sauvage

Gojira  - L'Enfant Sauvage (Album)

Autobiographique?



La notoriété acquise avec From Mars To Sirius avait soudainement grimpé en flèche à la sortie de The Way Of All Flesh, plus Metal que son prédécesseur, et qui avait rameuté sous le drapeau Gojira nombre de nouveaux fidèles. Cet engouement n'avait pas été si général pourtant, et certains fans avaient vu dans la dernière offre des landais une forme de facilité dans les compositions, loin de la complexité structurelle et mélodique de l'album à la baleine. The Way Of All Flesh apportait à l'univers de Gojira davantage de noirceur, une puissance de frappe énorme et des morceaux devenus cultes qui en font toujours un album excellent, mais la musique des français n'y était plus si originale, et le bond franchi d'album en album par Gojira, d'ordinaire si gigantesque, était ici presque nul. De cet état de fait, L'Enfant Sauvage part avec plusieurs devoirs : ramener les fans déçus à lui, en apportant du neuf par exemple, et maintenir sous son verbe les derniers arrivants.

Si The Way Of All Flesh avait perdu en poésie après le sublime From Mars To Sirius, son propos était pleinement soutenu par la musique, brutale et plus directe. Avec L'Enfant Sauvage, Gojira revient à ses thèmes de prédilections, la Nature, le lien de l'Homme avec celle-ci et notre société moderne qui a abandonné ce contact avec le monde du vivant. Exit la mort et le sens de l'existence développés sur le précédent album, et place à la question de l'enfant sauvage, ce mythe célèbre repris de diverses manières dans chaque culture, et qui fascine les pays modernisés. Quid d'un enfant qui aurait vécu à l'écart des sociétés dites « développées », en autarcie, avec pour seule compagnie la Nature ? Une symbolique bien dépeinte sur l'artwork, à la simplicité toujours enfantine, marque de fabrique de Gojira. Cette ombre du jeune enfant avec un arbre dans la tête, se détache d'une ville en arrière-plan et des rayons partent du centre pour irradier les quatre coins de la pochette, comme sortis de ce jeune enfant symbole d'innocence. L'artwork est osé il faut le dire, par ses couleurs surtout, le orange n'étant pas un ton familier du monde du Metal ; et il entre en résonance avec The Link, par son thème forcément, mais aussi par cette image de l'arbre. Pour le reste, il reste dans l'approche classique de Gojira, sans détrôner ses deux prédécesseurs, au design plus inspiré.

Le terme de classique pourrait bien résumer mon constat fait sur L'Enfant Sauvage. Classique dans le fond, classique dans la forme. Si le thème est original – mais attendu pour du Gojira – la musique l'est bien moins, démontrant que Gojira s'est tellement trouvé qu'il commence à tourner en rond. Les premières écoutes s'avèrent d'ailleurs décevantes, on sent une redondance forte dans les structures, des resucées de riffs, certaines facilités curieuses, et surtout, on n'est pas surpris outre mesure, tant L'Enfant Sauvage sonne Gojira et n'apporte pas grand chose à leur univers, ce que The Way Of All Flesh avait quand même réussi à faire même de manière minime. Aussi retrouve-t-on dans le titre éponyme le même riff d'entrée que celui de « Liquid Fire », qui est lui-même celui de « The Art Of Dying » dans le précédent album. On relèvera plusieurs rythmiques familières de From Mars To Sirius, comme sur « The Fall » ou « Mouth Of Kala » dont le riff d'entrée (superbe) rappelle « From The Sky ». Enfin, comment ne pas être surpris de la grande et trop forte ressemblance entre « Born In Winter » et « From Mars » ? C'est bien simple, on croirait, à entendre L'Enfant Sauvage, que Gojira a été en panne d'inspiration.

Dire que ce nouvel album est proche de From Mars To Sirius est à la fois vrai et faux cependant. Il est proche de ce dernier par son approche plus mélodique et planante oui, mais il est bien moins progressif, dans une structure couplet-refrain à l'opposé de celui-ci et de fait, cette structure empêche la surprise, et l'invitation au voyage n'est pas suivie pleinement alors qu'on se laissait tant embarquer dans le récit mystico-spatial de leur chef-d'oeuvre. Mais étrangement, les morceaux sont là et certains sont d'une grande force, comme « Explosia », qui ouvre à merveille l'album et s'avère surprenant, jonglant entre une première partie efficace et une seconde extrêmement belle, où la mélodie vient remplacer la rythmique pachydermique dans une approche presque Black Metal, façon Wolves In The Throne Room. Pari atmosphérique relevé d'autant plus que la toute fin du titre répète une ligne western du plus bel effet, soutenue par des guitares plus tranchantes que jamais. Premier morceau gigantesque, qui figure dans le top de l'album et de Gojira même, et qui impose à l'album cette ambiance très « terrienne », comme le faisait The Link, dans une mystique du sol, de la flore, et une puissance d'évocation remarquable, contemplative.

Cet aspect contemplatif est en effet très fort dans L'Enfant Sauvage, et c'est certainement son point fort, de même que le chant de Joe, porté ici à son paroxysme, développé dans une volonté de chanter plus que de crier, et qui assure aux morceaux des parties à couper le souffle de beauté, dont certaines sont pensées pour le mettre en avant, en témoigne le titre éponyme, excellent, dans lequel Joe exprime le manifeste de Gojira (There is a light in this world I fight for) ou « Liquid Fire », excellente avec son refrain au chant robotique inspiré de « A Sight To Behold » et dont les couplets se font simples pour permettre à Joe de s'exprimer pleinement. Ce parti pris donne à L'Enfant Sauvage sa véritable identité, son exception, et c'est dans ces moments de grâce qu'il décolle vraiment, quand Joe semble tout donner de lui-même pour communiquer sa poésie, si mystérieuse et profonde à lire, parfois emplie d'une souffrance prompte à porter la musique comme dans « Pain Is A Master », plus Prog que les autres et dont le final fait frissonner (I was blind/ Pain, please forgive my ignorance/ My master) ou « The Gift Of Guilt », pratiquement tout en tapping.

Mais la musique se suffit à elle-même parfois, en témoigne le final de « The Axe », encore une fois superbe ou celui de « Mouth Of Kala », divine. On sait de toute manière que Gojira sait soigner ses sorties de morceaux, mais L'Enfant Sauvage entre en résonance avec The Link dans cette volonté de répéter les lignes mélodiques, pour amener à une forme de transe. De fait, il y parvient moins bien que The Link de même qu'il fera moins voyager que From Mars To Sirius, sera moins écrasant que Terra Incognita et souffrira de la comparaison avec The Way Of All Flesh question brutalité, même si ce n'est pas son propos, hormis sur le monstrueux « The Planned Obsolescence », dont la structure progressive donne du poil de la bête après une première partie d'album très bonne mais simple à assimiler (sa toute fin est magique). Pour en revenir à ses redondances, on avait montré du doigt des ressemblances avec d'autres riffs des anciens albums, mais à force d'écoute, il devient difficile d'affirmer si cela est voulu ou non par le groupe. Là aussi, la comparaison avec The Link se fait, car son parti pris d'homogénéité se retrouve dans L'Enfant Sauvage et ce que l'on perçoit de répété au fil des morceaux devient alors une forme de lien entre les morceaux – surtout dans la première partie – et un fil d'Ariane destiné à être brisé après « The Wild Healer », interlude d'ailleurs sympathique mais qui ne fera pas oublier « Unicorn » ou « Torii ». Ainsi, la structure de L'Enfant Sauvage devient un parcours, à l'image des paroles, cheminement par lequel passe cet enfant jusqu'à sa confrontation à la civilisation, sa découverte des sentiments de culpabilité et de douleur. Cette interprétation de la structure de l'album confère alors des possibilités de lecture nouvelles et amène à reconsidérer l'album dans son ensemble.

Alors voilà ce qu'il en est : L'Enfant Sauvage est classique, c'est du Gojira attendu, et il montre que le groupe possède son style indéniable. Les morceaux sont courts, la prise de risque quasi nulle, et l'on assimile bien trop vite ce nouvel effort alors qu'on prenait tant de temps à décortiquer leurs œuvres précédentes. Mais ses atouts sont évidents et parviennent à en faire un disque à part de leur discographie, une nouvelle fois, de manière moins forte cependant. Le chant est à son apogée d'abord. Mélodique, profond, il emporte et raconte comme jamais, tant et si bien qu'on peut se demander si L'Enfant Sauvage n'est pas le plus personnel des albums de Gojira avec The Link. Relevons aussi qu'il est le plus mélodique avec From Mars To Sirius, et qu'il est aussi le moins violent, comme orienté dans une visée narrative et planante uniquement, parti pris réussi dans le premier objectif mais mitigé dans la seconde. La déception est là, certes, le sentiment d'un album moins travaillé aussi, moins recherché – on peut noter que les dessins accompagnant les textes d'ordinaire sont absents dans ce nouvel album – et sans grande surprise. Notons enfin l'édition bonus, avec le DVD Live aux Eurockéennes 2009, et surtout les deux titres bonus, « This Emptiness » et « My Last Creation », très bons, notamment le premier, bien Death, et à la ligne mélodique des couplets juste énormissime – m'est avis qu'il aurait dû figurer dans l'album de base. Pas l'album de l'année attendu donc et un album de Gojira qui ne transcende pas notre approche de leur musique. Mais peut-être en attendons-nous trop après avoir tant voyagé à leurs côtés ? Les albums qui divisent et soulèvent des ambiguïtés sont la marque des grands groupes. Pour ma part, je les pense capables de bien mieux, et j'attends de pied ferme l'interprétation de L'Enfant Sauvage sur scène, qui sera certainement la surprise attendue.



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L'Enfant Sauvage - Infos

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Infos de L'Enfant Sauvage
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Sortie : 25 juin 2012
Genre : Death Metal, Thrash Metal
Label : Roadrunner Records
Playlist :
1. Explosia (06:39)culte !culte !listen
2. L'enfant Sauvage (04:17)à écouter en premier
3. The Axe (04:34)à écouter en premier
4. Liquid Fire (04:17)à écouter en premier
5. The Wild Fire (01:48)
6. Planned Obsolescence (04:39)à écouter en premier
7. Mouth Of Kala (05:51)à écouter en premier
8. The Gift Of Guilt (05:56)à écouter en premier
9. Pain Is A Master (05:07)à écouter en premier
10. Born In Winter (03:51)
11. The Fall (05:23)
écouter : Ecouter l'album



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