En 1995, le black metal semblait être devenu une spécialité norvégienne, avec des groupes comme
Emperor,
Mayhem, ou encore
Darkthrone qui brandissaient bien haut un étendard noir comme une nuit sans lune. Confortablement installé dans son trône, Emperor regardait ses vassaux s'entretuer avec amusement, c'était à qui parviendrait à prendre cette place tant enviée, celle de leader d'une scène extrême, sans scrupules. Mais Emperor semblait dénigrer les voisins suédois qui fourbissaient leurs armes dans l'ombre. Bien évidemment, on pense tout de suite à feu
Dissection, un groupe qui s'est brûlé les ailes en même temps que son leader sombrait en enfer. Mais surtout, il y avait
Diabolical Masquerade.
Derrière ce projet se cache un homme, l'improbable
Blackheim, plus connu sous le nom de
Anders Nyström, guitariste évoluant au sein de
Katatonia et qui a voulu s'offrir une escapade plus extrême en compagnie de l'overbooké
Dan Swanö. Il aura fallu deux années à Blackheim pour écrire l'album, de 1993 à 1995.
Ravendusk In My Heart, c'est un petit joyau. Le genre de trésor que l'on aime bien ressortir de temps en temps pour le plaisir à l'état pur. Ce disque offre un black metal travaillé, riche en ambiances et en mélodies, fortement teinté de heavy metal, avec une force évocatrice rare. On rentre immédiatement dans l'atmosphère lugubre distillée par Blackheim. On découvre les contreforts d'un château hanté. On devine qu'il dissimule quelque inavouable secret, un mystère mortel, mais une force démoniaque nous pousse à en franchir le porche.
Les compositions, n'évoluant aucunement dans le schéma classique couplet/refrain/couplet/refrain, captent facilement l'attention par leur construction astucieuses tout en changement de rythmes, breaks, interludes sous forme de voix spectrales. Un climat d'épouvante nous enveloppe à l'écoute de cet album, découpé en neuf chapitres où la lumière et l'obscurité semblent se livrer un combat à mort. Passant volontiers de sonorités black brutal pour s'engager sur un terrain plus proche du heavy metal classique (ah ! cet enchaînement entre
The Sphere In Blackheim's Shrine et
Under The Banner Of The Sentinel !), Blackheim s'est toujours arrangé pour que les transitions passent comme une lettre à la poste, que cela ne paraisse pas grossier. Et le bougre a gagné son pari vu que ce disque, susceptible de faire fondre tous les fans d'Emperor et même ceux qui ne sont pas habitués à écouter du black metal, est une véritable réussite du début à la fin, un classique du genre.
Mais il convient également de mentionner le côté parodique de ce disque, avec ses titres tous plus décalés les uns que les autres, mettant en scène un Blackheim au milieu des clichés du genre, et ce jusqu'à la pochette qui n'est pas sans rappeler Mayhem ou Darkthrone.
Ravendusck In My Heart est une espèce de voyage astral dans un maelström sonore, dans une contrée suédoise qui aurait inspiré à Poe une nouvelle encore plus éprouvante que La Chute de la Maison Usher, où Lovecraft aurait trouvé le théâtre des folies de ses Grands Anciens. Indispensable, tout simplement.