J’avais été réellement enthousiasmé par
La Seigneurie Des Loups, le précédent hurlement de révolte poussé par Spiritus fin 2010, seul homme aux commandes de cette sombre entité québécoise animée par un souffle à la fois honorifique et contemplatif pour sa belle et froide contrée. De précieuses valeurs qui se manifestaient par le biais d’un Black Metal Ambiant à la fois glacial, minimaliste et hypnotique, teinté d’éléments folk et porteur d’une puissante fibre insurrectionnelle.
Et c’est avec une régularité quasi-métronomique que
Neige & Noirceur lâche donc fin 2011 ce nouveau fragment de misanthropie du haut de sa montagne maudite.
Toujours guidé par les ombres druidiques se profilant derrière les arbres des forêts obscures qui peuplent sa terre natale, ce mystérieux sorcier des glaces livre avec ces
Hymnes De La Montagne Noire son troisième rituel longue durée, paraissant une fois encore sous l’égide du très respectable Sepulchral Productions. Le terreau misanthropique répandu par
La Seigneurie Des Loups a laissé place à une musique brandissant aujourd'hui la violence et l’aversion comme seul et unique étendard. Les fondements atrabilaires jadis parsemés d'accents folk se sont visiblement endurcis, pour ne pas dire radicalisés, laissant désormais toute latitude à une expression beaucoup plus âpre et épurée. Un métal noir qui prend vie sous des traits nettement plus crus et virulents, mis en exergue par un chant ravagé par la haine et par l’extrême froideur des sentiments qu’il véhicule.
Un constat qui prend effet dès l’entame du tumultueux
Hymne I - La Grande Faucheuse Ouvre la Marche (assénant sans préambule aucun ses riffs aux tonalités primitives et son ambiance presque raw sur fond des martèlements frénétiques d’une B.A.R annihilant toute source de chaleur), et qui se vérifie tout au long de ces cinq odes à la nuit éternelle sculptant un paysage de solitude et de ténèbres sans fin.
Ayant considérablement atténué les protubérances atmosphériques aux saveurs contemplatives qui constellaient jusqu'alors son répertoire, et ayant définitivement tourné le dos aux incartades purement folk, festives et identitaires qui exerçaient leur charme sur
La Seigneurie Des Loups, Spiritus puise ici presque exclusivement l’inspiration dans les abysses les plus noirs de sa conscience.
Pour autant, il a quand même su conserver de manière éparse cette singularité qui lui est propre, à savoir cette propension à emporter l’esprit de l’auditeur dans une spirale hypnotique à coups de passages acoustiques éveillant des sensations nocturnes (
Hymne IV - L’Aube des Magiciens); de boucles Dark Ambient obsessionnelles et de riffs lancinants qui s’étirent presque à l’infini et qui appellent un sentiment de transe; qui convoquent de lugubres visions nous plongeant dans un cauchemar éveillé, dans un monde noir, opaque, enveloppé d’une brume qu’aucun rayon solaire ne parvient à déchirer (
Hymne V - Le Chemin de la Montagne Noire)…
Néanmoins, l’aspect résolument plus cru et sauvage impose à ces éléments une moins bonne visibilité, et même si la texture ambiante est toujours bien présente, elle s’exprime désormais avec plus de parcimonie, ce qui a pour conséquence d'amoindrir l’impact purement mystique de la musique de
Neige & Noirceur.
Notons également que, comme sur l’opus précédent, Spiritus nous gratifie d’une adaptation musicale assez inattendue. Si en 2010, le groupe folk québécois La Bottine Souriante était passé entre ses mains crochues pour un résultat qui ajoutait un côté festif et un ton légèrement décalé à
La Seigneurie Des Loups, c’est aujourd’hui les Béruriers Noirs qui sont à l’honneur en fin d’album, subissant ici un véritable lifting Doom/Ambiant de leurs "Bûcherons". Une reprise constituant un épilogue particulièrement glauque et malsain, car donnant à ce morceau des allures de complainte mortuaire à faire froid dans le dos.
Toujours très proche des travaux de formations comme
Paysage d’Hiver ou même
Darkspace, cet opus ne se hissera pourtant pas au niveau de son excellent prédécesseur. Emotionnellement plus linéaire, plus belliqueux et spontané,
Hymnes De La Montagne Noire est un disque toujours empreint d'une réelle personnalité, mais moins envoûtant que ce à quoi ce loup solitaire nous a habitué par le passé. Sans égaler la qualité évocatrice de
La Seigneurie Des Loups, il constitue néanmoins un honorable périple aux confins d’une contrée à la fois majestueuse et hostile. Une ode à la solitude et à la misanthropie qui sera vraisemblablement en mesure d'interpeller quelques âmes recluses en proie à la haine des hommes et de leur civilisation. Même si ce nouvel épisode se dessine de manière plus directe et instinctive, on se voit finalement très bien entreprendre un périple infini au cœur d’une contrée aux reliefs pétrifiés, le regard noir et marchant sans relâche sous un ciel baigné d’une clarté lunaire morbide, accompagné du seul bruit des crissements de nos pas dans une
neige sans âge.
Le corps immobile et l’esprit hermétique à tout sentiment d’ouverture et de bienfaisance, Spiritus continue donc de cristalliser l’amertume qui lui ronge le cœur en demeurant plus froid et implacable que jamais, comme figé par les glaces éternelles ciselant la terre qui l’a vu naître…