The Negation amorçait un changement pour le moins perturbant dans le Death Metal de
Decapitated. Plus que du changement, il sentait le roussi, montrait un faciès désagréable, loin des possibilités dégagées par Winds of creation et Nihility. Plus froid, plat et sans âme, The Negation entamait donc une seconde partie de carrière en demi-teinte pour les polonais. Le départ de Sauron au profit de Covan au chant pose une nouvelle fois des questions d'efficacité pour ce Organic Hallucinosis que l'on pouvait déjà apercevoir débouler avec ses grosses rangers trop bien cirées afin d'écraser le peu de superbe du groupe. Mais il semblerait que
Decapitated, non content de s'être ressaisi, s'est trouvé un chemin alternatif non négligeable.
Sans que l'on puisse le savoir à l'écoute de The Negation,
Decapitated nous avait dévoilé la boîte de Pandore qu'il comptait ouvrir par la suite. Au travers d'un album mauvais, c'est un essai qui transparaissait, une tentative de s'aventurer ailleurs; une expérience ratée donc, mais totalement remise au goût du jour par ce Organic Hallucinosis qui fait office de séance de rattrapage fort plaisante même si troublante au prime abord. Car l'entrée de « A poem about an old prison man », si elle défouraille outre mesure, amène à entendre ce Covan au chant si particulier, qui oscille entre celui de Burton C.Bell de
Fear Factory et celui de Jens Kidman de
Meshuggah. Le choc est logique pour le fan habitué à entendre la monotonie Death rauque de Sauron et qui se retrouve donc avec un type de chant plus Thrash mais vraiment intéressant, car fait pour aller de pair avec ce virage musical dont je vais vous parler plus bas.
Exit le Death Metal technique graveleux proche de
Vader des premiers albums, place à un Death technique encore plus complexe et mécanique, qui se rapproche dans sa violence du Brutal (les blasts n'ont jamais été aussi violents), touche à un Thrash complexifié dans ses riffs et brutalisé par l'utilisation du groupe (« Day 69 » est à ce titre une claque).
Decapitated a choisi d'innover, incorporant dans sa musique plus de place aux changements de rythme, tout en restant cohérent dans sa démarche artistique. Les polonais extrapolent à des styles plus larges mais surtout à une expérimentation qui rend l'album plus malsain, plus vivant que jamais. La technique est multipliée par quarante et il n'est pas rare de rester bouche bée devant tant de précisions et technicité (les asymètries et solis barrés/modernes de « Post(?)Organic », meilleur titre de l'opus). Le Death Metal de
Decapitated devient athlétique, sa forme est plus travaillée, les breaks ultra carrés magnifiés, les changements multiples millimétrés et dosés avec assurance.
Le groove si caractéristique de leur musique est également revenu, déserté qu'il était dans The Negation. Fortement différent de celui de Winds of creation, il est marqué ici par une avancée dans la façon de composer. Les mid-tempos ne se font plus si rares, les ralentissements plus fréquents, la volonté d'épurer les morceaux est vivifiante pour le groupe. On peut alors se retrouver dans un groove qui rappellerait nos champions de
Trepalium (« Flash-B(l)ack » ou encore la fin de « Visual Delusion »). Loin des canons du genre donc,
Decapitated poursuit un but précis: transmettre des visions de destruction, son idée de l'illusion par la musique, de la folie. Il faut ainsi noter que le rapprochement avec
Meshuggah n'est pas le fruit du hasard. Le chant contribue à cela mais également les dissonances, l'aspect arythmétique des riffs, encore plus prononcés mais aussi le son, très propre et précis, fortement moderne et incisif mais surtout extrêmement mécanique, dans le sens de l'ambiance dégagée. Les fans de la première heure crieront au scandale mais force est de constater que le Death de
Decapitated y gagne en puissance, vitalité et portée émotionnelle. Défaut notable cependant que cette trop forte inspiration des polonais, que l'on ne peut s'empêcher de saisir à l'écoute de pièces comme « Invisible Control » ou « Day 69 » bien que le style
Decapitated soit indéniablement là.
The Negation était à justifier. Avec Organic Hallucinosis,
Decapitated ne fait pas que justifier sa tentative ratée: il nous met une claque littérale et fait se rasseoir les protestataires de l'assemblée. Album le plus violent du combo, le plus travaillé, le plus « passeur d'ambiances » et le plus complexe, Organic Hallucinosis expose un Death Metal technique où se mêlent
Meshuggah,
Fear Factory,
Morbid Angel et une forme de psychédélisme renversante dans les solis, qui prennent enfin une dimension autre que le simple remplissage. La production trop lisse pourra rebuter, le chant de même mais force est de constater que ce quatrième
Decapitated amorce un tournant dans leur histoire qu'il serait criminel de négliger.