Avec
Alternative 4 et son ambiance suicidaire,
Anathema avait placé la barre très haut. Il était difficile d'imaginer que le groupe puisse à nouveau atteindre pareil niveau, surtout que le principal instigateur de cette oeuvre glaçante, le bassiste
Duncan Patterson, s'en est allé voir ailleurs. Non seulement le groupe était orphelin de ce musicien important dans le schéma anathemien, mais les deux frères Cavanagh venaient de perdre leur mère, Helen Cavanagh.
Si le premier peut se remplacer (dans ce cas, par le futur
Cradle Of Filth Dave Pybus), que le batteur originel du groupe,
John Douglas est revenu au bercail après une brève parenthèse, la seconde laisse un vide incommensurable pour les deux frères qui lui dédieront une chanson et l'album en général. Aussi, sachant cela, il n'est guère étonnant de se retrouver avec un disque au doux parfum de mélancolie, mais jamais suicidaire.
Ce qui prime avant tout, ce sont des mélodies subtiles, magnifiques, souvent menées par des guitares acoustiques délicates. Le chant de
Vincent Cavanagh a encore progressé, moins froid, gorgé de feeling, parfois beau à donner la chair de poule. S'écartant encore un peu plus du metal pour s'ancrer dans une sphère rock atmosphérique qui lui sied bien, Anathema démontre là toute sa maîtrise instrumentale sans jamais trop en faire. Judgement est un disque sobre, qui s'écoute réellement, qui n'est pas simplement un fond sonore, un disque qui se vit, qui nous caresse l'âme.
Dès les premières notes de
Deep, on reste scotché, intrigué par cette mélodie toute en finesse et simplicité sur laquelle la voix de Vinnie se fait tout de suite accrocheuse. On n'attend nullement une explosion qui ne viendra jamais, même si la guitare électrique est présente, Anathema préfère nuancer son propos, s'adonner à une délicatesse bienvenue. Malgré la mélancolie ambiante, on est gagné par la quiétude. Difficile de rester indifférent face aux perles qui émaillent ce disque. Difficile de rester insensible à
One Last Goodbye, que
Danny Cavanagh a écrit pour sa mère, toute en retenue, mais où le chant de Vinnie est au bord de la rupture, les larmes éraillent sa voix et viennent piquer nos yeux. Comment ne pas mentionner la subtile
Parisienne Moonlight, où Danny s'octroie un instant le micro, secondé par la douce
Lee Douglas, soeur du batteur ? Peut-on ignorer le désabusé
Judgement qui offre un final endiablé, décalé, propice à une gigue ? Non, mille fois non. A moins d'être complètement insensible, impossible de ne pas se fondre dans l'album, de le vivre, dans sa chair autant que dans son esprit.
Avec Judgement, Anathema écrit l'une des plus belles page de sa carrière, un disque étrangement envoûtant, riche en sentiments et en délicatesse. Le groupe se renouvelle, se sublime contre toute attente, là où beaucoup escomptaient juste un album agréable. ici, on frise de près la perfection.