Aborder une œuvre aussi majeur que cet album éponyme sortis par
Theatre Of Tragedy en 1995, sans esquisser l’ébauche de la naissance du mouvement dont le groupe sera sinon un des géniteurs, au moins une des icones les plus emblématiques (de celles qui saura séduire les âmes mélancoliques), serait, à mon sens, une grossière erreur. Véritable enfant au caractère subtile, mélangeant délicatement à la fois les émotions sombres et malsaines et à la fois celles plus douces et belles, dans une danse qu’on appellera bientôt le Metal Gothique,
Theatre Of Tragedy offrira, d’abord avec cette album éponyme, mais ensuite et surtout avec le mythique Velvet Darkness They Fear, le visage le plus caractéristique de cette nouvelle mouvance. Un faciès sublime et torturé sur lequel, devenant adulte, au-delà des années, chaque cicatrice restera profondément marquante, mais surtout profondément influentes pour toute une génération à venir.
Mais le rejeton, aussi singulier soit-il, n’est pas l’œuvre unique de
Theatre Of Tragedy. Sur les chemins de ce Doom/Death initié par le label anglais Peaceville (véritablement initiateur, avec, aussi, des groupes tels qu’
Anathema ou
My Dying Bride), l’héritage le plus vivace de cette œuvre est écrit dans la parenté qui la lie à celle de
Paradise Lost qui définissait les fondations de cette tendance naissante donnant, pour la première fois, sur son album Gothic (1991), avec le morceau du même titre, l’osmose contradictoire de ces mélodie au tempos lourds unie, dans cette ritournelle éthérée paradoxale, à la beauté du chant féminin, l’esthétisme émotionnel de l’ensemble étant sublimé par les claviers. Dans cet arbre généalogique, aux feuilles rouille de l’automne mélancolique, on ne peut oublier d’évoquer
The 3rd And The Mortal, dont
Theatre Of Tragedy est aussi un descendant direct.
A ces legs,
Theatre Of Tragedy saura adjoindre une poésie qui lui est propre, offrant à sa musique le goût charmant d’un romantisme suranné délectable. Tout y est délicieusement désuet, et délicieusement orchestré pour obtenir ce trouble exquis qui nous étreint. Chaque détail prend une saveur profonde. Profonde, mais jamais mièvre.
On pourrait parler de ces riffs enivrants souligné admirablement par des pianos capiteux (…A Distance There Is…), de ces violoncelles aux vibrations subtiles et touchantes donnant une partition aux harmonies remarquables (Hollow-Hearted, Heart-Departed). Et comment taire ces chants, véritables conversations ou les voix célestes de Liv Kristine répondent, dans un dialogue de mise en scène tragique, aux voix graves et gutturales Death de Rob Rohonyi. Ces entretiens, union improbable et troublante, offrant tous le charme bouleversant d’un opus atypique et beau (A Hamlet for a Slothful Vassal, Sweet Art Thou). On pourrait évoquer tous ces points dans une longue litanie dithyrambique, ou les adjectifs, plus élogieux les uns que les autres, ne sauraient pas réellement décrire parfaitement la teneur de nos émois face à un tel monument.
Avec ce premier disque
Theatre Of Tragedy posera la première pierre d’un édifice qui, longtemps après, portera toujours et encore quelques uns de ses stigmates les plus visibles. Avec son successeur encore plus aboutis (Velvet Darkness They Fear),
Theatre Of Tragedy gravera dans le marbre, quelques unes des épitaphes les plus importantes d’un avènement captivant, et d’évolutions séduisantes.