Comment peut-on qualifier la musique de
Shining ? Telle est la question que je me posais à l’écoute de la discographie du groupe ; discographie évolutive et pleine de surprises. Il semblerait qu’au départ, le combo restait un peu piégé dans ses influences, se cherchant à tâtons (comme bon nombre de groupes cela dit), hésitant sur la démarche à adopter ; mais là où le style se reconnaissait, c’était dans le Black metal. Un Black metal quelque peu traditionnel dans les premiers essais du groupe mais particulièrement intéressant à partir de
IV : The Eerie Cold ou même le précédent
III : Angst. Alors, à l’écoute de ce
IV : The Eerie Cold, on ne peut qu’être pris aux tripes par l’originalité de
Shining : un Black metal dépressif tout simplement, on ne peut plus mélancolique et torturé, suicidaire, transportant le spleen jusque dans son fond musical le plus lumineux.
Car cet album est riche et incroyable. Dès les premières notes de « I Och Med Insikt Skall Du Förga », le ton est donné : l’arpège est doux mais le tempo est lent et le solo qui arrive derrière est tout sauf joyeux : il est triste et langoureux. S’ensuit alors des passages où le chant (excellent) de Kvaforth semble sortir de son âme noire comme l’ébéne (le cri de souffrance au cœur du morceau) et où le Black’n’roll apparaît ici comme profondément malsain. Un titre énorme qui se finit par une mélodie de piano sobre, soutenue par une guitare acoustique apaisante. Le style est alors clair : les riffs sont souvent très simples et accessibles mais vraiment très noirs et ils laissent beaucoup de place au chant (« Demodets Arkitektur »). Rapide dans les riffs Black metal d’accord, mais aussi très lente dans les parties les plus douces, la musique de
Shining s’apprécie reposé, à la limite de la torpeur.
Comment, dès lors, qualifier des passages aussi émouvants mais si simple, qui permettent au spleen de chacun de s’en aller. On parle bien de catharsis oui. Certaines compositions sont tout bonnement jouissives grâce au côté Black’n’roll dont je parlais plus haut mais aussi de par ce chant si étrange. Ainsi, il suffit de se passer « Nagonting Ar Javligt Fel » pour ressentir toute l’inspiration de Kvaforth : le passage très étrange où sa voix semble essayer de toucher le heavy (sans y parvenir du tout il faut le dire) est l’exemple pur de ce chant dévastateur car purement naturel et humain. Pas de perfection, tout est humain dans la voix, les cris peuvent être parfois assez faux, ils passent car c’est
Shining.
Je l’ai évoqué, les passages plus clairs (acoustiques) sont importants dans la musique de
Shining (le feeling exceptionnel à la limite du bluesy sur le solo de « Eradication of the condition ») et on ne peut d’ailleurs pas parler de cet album sans évoquer la piste éponyme « The Eerie cold (Samvetskvalens Ballad) », monument de noirceur et de mélancolie. Un arpège, soutenu par une batterie extrêmement lente, répétitif au possible, s’étirant sur quasiment 6 minutes hallucinantes où les pleurs (terriblement authentiques) d’un homme reposent mais inquiétent et où le léger feeling d’une basse mélodieuse apaise. Comme si ce morceau devait définir à lui tout seul toute l’idéologie de
Shining. Et rien que pour celui là, on peut aisément écrire : « Déconseillé à tout adolescent mal dans sa peau ». Car la musique du combo est tout sauf joyeuse, on le sait, elle peut conduire à des sentiments extrêmes, peut être voulus qui sait ? Mais qui marchent du tonnerre de dieu. Et là on se dit : encore un groupe qui fait vivre sa musique. Dieu que c’est agréable.
Enfin, impossible de passer sur le titre « Claws of perdition » présent sur
Through years of oppression, absolument incroyable, qui arrive direct après « The Eerie cold (Samvetskvalens Ballad) » : puissant, très Black metal, avec cette mélodie de départ en arpège et ces riffs purement Shiningiens toujours superbement superposés par le chant de Kvaforth. Le cœur du morceau est à lui seul le morceau : un arpège clair lent et habité par une autre guitare faisant sonner des notes doucereuses jusqu’à une violente reprise et un solo diabolique qui arrive à nouveau sur un autre arpège clôturant le titre (le cri amorçant l’arpège est à la limite du drôle lorsqu’on ne connaît pas
Shining).
Voilà, tout est dit : cet album est une bombe. Une bombe lancée dans le paysage du Black metal. Jamais on avait senti autant de spleen dans un groupe de Black metal. Baudelaire aurait pu en écouter (oui peut être !). Avec ce
IV : The Eerie cold,
Shining impose son Black metal dépressif aux yeux de tous et continuera à marquer les esprits avec le futur
V : Halmstad. A écouter d’urgence mais attention : interdit aux esprits fragiles, c’est sérieux.