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Chroniques :: Chronique de The Binding Cycle

Chronique de The Binding Cycle

The Fallen Divine  - The Binding Cycle (Album)

Götterdämmerung de poche



Quand l’amateur de musiques de hauts-fourneaux arrête pendant un instant de se casser les cervicales et de mettre ses cheveux dans la figure du voisin, il arrive qu’il s’immobilise, qu’il pose sa cannette de bière et qu’il commence à penser à des choses grandes, élevées et même sublimes, comme si à travers sa masse capillaire graisseuse, il avait entrevu le sommet d’un Parnasse métallique où se déhanchent et se délassent de lascives muses bardées de cuir et de clous.
Sublime…
Le mot est lâché, presque aussi lourd de sens qu’une enclume tombée de l’Everest.
Il est vrai que l’on ne s’attendait pas forcément à trouver des points communs entre les aristocrates de l’Ancien Régime faisant leur Grand Tour (sorte de long voyage effectué en compagnie d’un tuteur par les jeunes gens des plus hautes classes de la société européenne en vue de parfaire leur éducation) et les nouveaux barbares se noyant avec délectation dans le bruit et la brutalité.
Et pourtant…
Parti accomplir le susdit Grand Tour en 1699, un certain Joseph Addison (homme politique, écrivain et poète de son état) n’hésite pas à dire qu’en Italie "Les Alpes remplissent d’un plaisant sentiment d’horreur".
Plaisant sentiment d’horreur…
Quel amateur de metal n’a jamais ressenti cela, malmené, englouti, annihilé par sa musique favorite ?
Apparemment, les esthètes du passé éprouvaient le même genre de sensations à la vue d’un paysage grandiose, d’un terrible orage ou à l’écoute d’une symphonie de Beethoven particulièrement enlevée.
On le voit, c’est cette petite dose d’épouvante ajoutée au plaisir esthétique qui rapproche les préromantiques de la fin du dix-huitième siècle (allemands de préférence) et les néandertaliens en acier trempé du vingt-et-unième siècle.
Mélangez un peu d’Effroi au Beau et il se transformera en Sublime.
Le sublime ou l’art de se perdre dans un paysage, une peinture ou une musique…
Si notre metalhead ose poursuivre ses réflexions, il est assez probable que The Binding Cycle, premier album des jeunes loups norvégiens de The Fallen Divine, apporte de la bière à son moulin, puisque sa pochette illustre (c’est le cas de le dire) à la perfection les notions de grandeur, d’excès et d’incommensurable qui sont au cœur du concept de sublime.
Analysons-la rapidement.
Tout d’abord, elle se construit sur des oppositions nettes: à droite, s’élèvent des temples et des colonnes qu’on croirait détachés de quelque Asgard dérivant dans l’infini, tandis qu’à gauche, on voit une ville en proie aux flammes, à la mort et à la destruction.
Feu contre glace.
Grandeur contre décadence.
Ordre contre chaos.
Ensuite, à y regarder de plus près, ces deux mondes se rapprochent, se mélangent, s’interpénètrent dans un vortex qui dévore tout le centre de l’illustration.
En son cœur, ils finissent par se dissoudre et disparaître.
Tout cela se passe bien entendu au-dessus d’immenses forêts et montagnes qui rappellent la rude Norvège.
En un seul dessin, nous sommes grisés par le caractère grandiose des paysages et terrifiés par le sentiment d’imminente catastrophe que représente le vortex.
Si l’auditif correspond au visuel, l’écoute de ce The Binding Cycle risque d’être une expérience marquante.
Même le nom du groupe associe la splendeur et la misère (le divin déchu)…
Mais qui sont donc ces musiciens sortis de nulle part ou presque ?
Des novices virtuoses qui se sont associés en 2009 et qui ont déjà commis en 2010 un EP trois titres (The Eternal Past And Future) d’un metal aussi noir que progressif ayant eu un grand retentissement dans l’underground scandinave.
Suffisamment grand en tout cas, pour qu’Andy LaRocque, le suppôt six-cordiste de King Diamond, se penche sur leur cas et veuille produire dans ses Sonic Train Studios leur premier méfait longue durée.
Voilà donc des jeunes loups aux dents longues et qui voient les choses en grand.
Reste à savoir si la musique contenue dans l’album de The Fallen Divine est aussi majestueuse et hypnotisante que sa pochette.
Est-ce que les métallurgistes norvégiens réussiront à se servir du feu et de la glace comme de marchepieds pour atteindre le sublime dans la brutalité ?
Décapsulons une nouvelle cannette de bière et ouvrons nos oreilles en acier trempé (de bière).

Soyons prudents et attaquons-nous d’abord à la glace, c’est-à-dire aux éléments qui permettent au son de The Fallen Divine d’être cohérent.
Comme nous allons le voir, la partie immergée de l’iceberg est plutôt conséquente.
Tout d’abord, les musiciens norvégiens font preuve tout au long de The Binding Cycle d’une maîtrise instrumentale à couper le souffle.
Voix, guitares, section rythmique, tout y est d’une précision chirurgicale.
Magnus Kvist, le chanteur, se révèle être un maître ès vociférations quand il s’agit dans un registre proto-black metal et il passe des borborygmes aux cris de harpie avec une facilité déconcertante ("Dissension"). Il est tout aussi convaincant quand il s’agit de cracher sa bile par hectolitres ("Shades Of Oppression") ou de se prendre pour un Sauron qui s’est levé du pied gauche ("Northern Lights").
Quant à Magnus Haugo et Markus Charras, guitaristes-guerriers de la formation, ils n’ont pas leurs pareils pour mélanger les différents vins métalliques de la communauté européenne (les mélodies païennes et les olympiades digitales malmsteeniennes de "Dissension" ; les guitares-pinceaux qui dessinent des paysages nordiques dans "Fire Lights The Night" ; les riffs de scaldes brutaux de "Patterns Through Eternity" ; les discrètes influences hard-rock de "Northern Lights" ; la chevauchée des walkyries à la force des phalanges de "Replenished" ; etc.), à des liqueurs un peu plus inhabituelles (les abysses mélancoliques ouverts par l’introduction de "Shades Of Oppression" ; les plans fusion très out à la Alan Holdsworth de "Northern Lights" ; les cyclones de whammy-bar façon Steve Vai de "Fire Lights The Night")
Enfin, en ce qui concerne la section rythmique, c’est-à-dire Christoffer Wig et Alex Stebbing, elle réussit la synthèse parfaite entre l’efficacité du bûcheron et la précision de l’architecte que cela soit dans les blizzards de blastbeats ("Dissension"), les cassures rythmiques à la chaîne ("Shades Of Oppression") ou l’implacabilité thrash/death ("The Tormented One").
On aura compris que les musiciens norvégiens ne sont pas là pour plaisanter.

D’ailleurs, la masse sonore développée et même assénée par The Fallen Divine fait tout de suite penser à la crème de l’extrême : on y trouve un peu de Dark Tranquility période The Gallery (pour la clarté dans la puissance), une dose de Cynic et un soupçon d’Atheist façon Piece Of Time (pour le clash entre raffinement harmonique jazz-fusion et éruptions métalliques) et même du Emperor à la manière Anthems To The Welkin At Dusk (pour l’ampleur sonore coulée dans une agressivité sans frein).

Cette virtuosité de groupe est renforcée, magnifiée, propulsée dans une autre dimension par la production claire, lisible et surtout sans faille du sieur LaRocque.
Même quand The Fallen Divine menace l’auditeur de surcharge sensorielle, comme à la fin de "Northern Lights", le son est toujours compact et cristallin.
Nous saurons également gré à l’acolyte de King Diamond d’avoir su donner à la musique de The Fallen Divine l’espace qu’elle méritait, un espace digne des grandes forêts nordiques.
Nous avons ainsi droit à des lignes de guitares aussi belles que des aurores boréales sur "Dissension", des moments de chaos sonore presque wagnériens sur "Shades Of Oppression", et des tempêtes black/death metal qui déchirent le ciel sur "Northern Lights".

Parler de la magnifique production de The Binding Cycle nous fait fatalement évoquer un autre atout de The Fallen Divine: sa science de la mélodie et des atmosphères.
Reconnaissons au groupe une prédilection pour l’héroïque en fer forgé (les magistrales lignes de guitares harmonisées de "Patterns Through Eternity"), pour les moments de grâce mélodique au milieu des pires tourmentes rythmiques (le très made-in Mordor de "Northern Lights"), et les chevauchées fantastiques à dos de distorsion qui se terminent dans les Walhalla métalliques (le champ de bataille de "Replenished").
Il y a aussi de la théâtralité dans la musique de The Fallen Divine (les hurlements de tragédiens d'un Magnus Kvist sur "Shades Of Oppression"), théâtralité toujours indissociable du travail des atmosphères (l’introduction pleine de mélancolie et de mystère du même "Shades Of Oppression" ; le tiraillement incessant entre violence et accalmie dans "Fire Lights The Night" ; la sombre majesté folk de la fin de "Northern Lights").

Après la glace, voici le feu.
Et force est de reconnaître que ce dernier brûle les doigts et les entrailles des membres de The Fallen Divine.
Il y a tout d’abord chez eux un indéniable penchant pour le chaos (les morsures thrash/death de "Fire Lights The Night" ; le tourbillon de distorsion de "The Tormented One" ou bien encore les zébrures de quintes bémols de "The Binding Cycle") qui nous donnerait presque l’impression d’écouter un Between The Buried And Me qui aurait lu des sagas islandaises.
On relève également chez The Fallen Divine une propension à la sauvagerie.
A certains moments, cette sauvagerie prend la forme d’un death metal véloce (certains passages de "Shades Of Oppression" sonnent comme un Morbid Angel perdu au beau milieu d’un fjord) et à d’autres, celle d’un black metal aux velléités symphoniques (les exaspérations de dimensions cosmiques à la Emperor de "Fire Light The Night").
Bref, The Fallen Divine semble être un compromis idéal entre la rigueur progressive et la folie d’un metal plus extrême.

Semble…
Car, pour doués et inspirés qu’ils soient, les musiciens norvégiens n’ont pas réussi à éviter certain pièges réservés aux débutants.
Premièrement, le sens de la narration fait cruellement défaut à leurs morceaux.
Pour dire les choses d’une autre manière, la musique de ce groupe de metal progressif échoue à amener les choses de manière progressive.
Une chanson comme "Shades Of Oppression", par exemple, fait penser à Opeth pour son alternance entre passages acoustiques lugubres et fureur électrocutée, mais n’a pas cette science du crescendo dramatique propre au groupe d’Åkerfeldt et consorts.
Souvent, les élans épiques doivent céder le pas aux tirs d’artillerie thrash/death sans qu’il y ait de véritable transition (comme dans "Fire Lights The Night").
On se retrouve même avec des morceaux sans apogée (comme c’est le cas sur "Replenished", par exemple).

A partir de là une certaine frustration peut naître chez un auditeur qui n’aime pas qu’on lui vole perpétuellement ses plaisirs.
Comment ne pas vouloir un peu de silence après les cassures rythmiques à n’en plus finir de "The Tormented One" ?
Comment ne pas se désoler de l’éparpillement mélodique du très long "Dissension" ?
Enfin, comment ne pas étouffer face aux indigestes envolées orchestrales de "Northern Lights" ?
Apparemment, ces jeunes loups sont aussi des chiens fous à qui un peu de discipline ne ferait pas forcément de mal: le format presque pop de "Patterns Through Eternity" permet à The Fallen Divine de donner le meilleur de lui-même dans un registre oscillant entre Dark Tranquility et un Blind Guardian enragé.
The Fallen Divine n’est jamais aussi bon que quand il se laisse aller à ses penchants épiques et agressifs.

Comme on pouvait s’y attendre, ce manque de cohérence a assez à voir avec une volonté d’impressionner.
C’est ainsi que The Fallen Divine tombe dans le piège de la démonstration pure.
Un morceau comme "Dissension" illustre parfaitement cet état de fait, puisqu’il contient tous les éléments qui seront développés durant le reste de l’album.
Ce côté carte de visite est plutôt agaçant et nuit à l’équilibre de l’œuvre.
Il peut même arriver que les musiciens, au lieu de jouer "technique", soient joués par leur technique.
C’est clairement le cas sur "Shades Of Oppression", où on perd rapidement pied et oreilles entre les breaks à mouvement perpétuel, les nappes de synthétiseurs et les plans en tapping totalement gratuits des deux guitaristes.
La modération n’est pas toujours l’ennemie de l’agression.
Cela, The Fallen Divine doit l’apprendre.

Voilà donc un album où se côtoient le feu et la glace.
Même s’il pèche par excès d’impétuosité, The Binding Cycle de The Fallen Divine est un premier album très impressionnant qui saura plaire aux amateurs les plus exigeants de groupes comme Cynic, Atheist ou encore Pestilence.
Si les jeunes loups du nord apprennent à dompter leur fougue, ils pourraient très bientôt se transformer en chefs de meute.
S’ils apprennent à correctement doser le chaud et le froid, peut-être deviendront-ils à l’image de ce vortex qui orne la pochette de leur premier et concluant essai ?
Peut-être qu’ils pourraient même atteindre le sublime !
En tout cas, ce The Binding Cycle constitue un premier et excellent marchepied vers cet objectif.
Progressivement vôtre.

(1) Modifier l'article
par Exocome Quadripustule, le 4 décembre 2011
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Commentaires


Un groupe qui pourrait bientôt atteindre le "sublime" ? J'en salive déjà... Nous avions d'ailleurs brièvement abordé le sujet me semble-t-il;)
Je n'ai pas encore eu le privilège d'écouter l'album, mais l'extrait que tu avais posté sur ma page m'avait vraiment convaincu. Je ne tarderai donc pas à me pencher sérieusement sur le cas de ces jeunes loups du Nord.
Ce fut en tout cas un plaisir de te lire, comme toujours !

sam. 17 déc. 11- 19:29  
En effet, nous avions abordé le sujet à propos de tes goûts musicaux.
The Binding Cycle est un premier album vraiment impressionnant, même si, plusieurs fois, j'ai frôlé la migraine en l'écoutant (ma fibre minimaliste en frémit encore). Si tu as aimé Cynic, Atheist ou Pestilence, The Fallen Divine pourrait trouver grâce à tes oreilles (à toutes épreuves).

dim. 18 déc. 11- 19:18  


The Binding Cycle - Infos

Voir la discographie de The Fallen Divine
Infos de The Binding Cycle

Sortie : 2011
Genre : Metal Progressif
Label : Autoproduction
Playlist :
1. Dissension (7:44)listen
2. Shades of Oppression (5:36)
3. Fire Lights the Night (Self Ignition) (5:38)
4. Patterns Through Eternity (3:55)
5. Northern Lights (8:17)
6. Replenished (5:06)
7. The Tormented One (6:24)
8. The Binding Cycle (6:45)
écouter : Ecouter l'album

The Fallen Divine

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