Le temps d’une chronique, nous nous transformerons en bactériologues musicaux.
Mais avant d’aller plus loin, laissons la parole à Antonin Artaud et à sa prose putride qui saura mieux que personne nous mettre les choses sous les yeux et surtout sous le nez :
"
La peste établie dans une cité, les cadres réguliers s’effondrent, il n’y a plus de voirie, d’armée, de police, de municipalité ; des bûchers s’allument pour brûler les morts, au hasard des bras disponibles. Chaque famille veut avoir le sien. Puis, le bois, la place et la flamme se raréfiant, il y a des luttes de famille autour des bûchers, bientôt suivies d’une fuite générale, car les cadavres sont trop nombreux. Déjà, les morts encombrent les rues, en pyramides croulantes que les bêtes rongent sur les bords. Leur puanteur monte en l’air comme une flamme. Des rues entières sont barrées par des entassements de morts. C’est alors que les maisons s’ouvrent, que des pestiférés délirants, l’esprit chargé d’imaginations affreuses, se répandent en hurlant par les rues. Le mal qui leur travaille les viscères, qui roule dans leur organisme entier se libère en fusées par l’esprit."
Pourriture des chairs, déliquescence des esprits, débâcle sans précédents de toutes les humeurs du corps et de toutes les hiérarchies sociales…Impossible de se tromper, c’est bien dans ce terrible univers, où une grande partie de la musique extrême plonge ses racines pleines de sang et de bubons, que certains novices du metal mortuaire ont eu leur diplôme d’équarrisseur, que les zélateurs du grindcore ont découvert une vocation de médecin-légiste, et que tous les jeunes gens aux cheveux longs et aux idées folles ont appris à se faire peur.
En ces temps où la peste ne déferle plus sur la vieille Europe et où les lendemains paraissent aussi incertains que menaçants, il est presque normal que certains finissent par avoir l’idée de transposer ces peurs ancestrales et ataviques dans un futur profondément dystopique.
C’est ce que se proposent de faire les français de Calling Of Lorme sur leur premier EP sobrement intitulé
Corporation, EP qui repose sur un scénario où se bousculent pandémie et théorie du complot et qui ne laisse pas de rappeler un film comme
L’Armée Des 12 Singes. Un petit extrait du synopsis qui accompagne le disque donnera une bonne idée de leur univers profondément paranoïaque :
"
Cela fait maintenant 3 mois que le sujet OV94 à réussi à atteindre la surface. Ainsi, l’équipe de la Corporation n’a pu l’en empêcher mais nous sommes sains et saufs au niveau 0 … Ou plutôt enfermés. Les murs restent muets. La porte solide. Il n’y a que des bribes d’information de l’extérieur du complexe mais la situation parait désespérée. Nous estimons que 95% des humains sont maintenant infectés…"
On le voit, tous les ingrédients sont là pour avoir un excellent concentré de metal industriel et même bactériologique. Il faut dire que le croisement de rythmiques plombées et de sonorités glacées se prête parfaitement à l’évocation de ce genre d’atmosphère post-apocalyptique.
Là où
Fear factory avait donné des cours de terminatorologie approfondis avec des albums comme
Demanufacture ou
Obsolete, les membres groupe français, eux, se transformeront durant les quelques titres que dure son
Corporation, en pathologistes métalliques.
Est-ce que les musiciens de Calling Of Lorme, tout à leur labeur de laboratoire, se sont-ils laissé infecter par le virus de la réussite ? Réussiront-ils à contaminer les oreilles d’auditeurs qui, depuis longtemps, ont sécrété des anticorps puissants contre presque toutes les formes de metal martial à base d’échantillonnages et autre synthétiseurs ?
Plongeons cet EP dans le milieu stérile de la critique afin d’avoir une réponse à ces questions.
Autant le dire tout de suite, les musiciens de Calling Of Lorme ont malheureusement préféré vivre en symbiose avec les pontes du metal industriel plutôt que de donner naissance à des mutants musicaux.
Tout d’abord, parce qu’ils n’ont pas osé jouer aux savants fous avec les morceaux de charogne sonore qu’ils avaient à leur disposition. Ici, point de monstres de metal couturés et rafistolés de partout à se mettre dans les oreilles mais seulement une vieille chimère poussive et assemblée à la va-vite dont les différentes parties nous sont déjà (et trop) connues.
La plupart du temps, les compositions des français se réduisent à une simple superposition de metal brutal (et brutaliste) à la
Rammstein et de nappes de synthétiseurs prélevées sur le cadavre encore chaud de l’androïde Gary Numan (période
The Pleasure Principle). Il suffit d’écouter les guitares en fonte de "Maim Me" ou les synthétiseurs tremblotants de "Last Needle" pour s’en convaincre.
Malheureusement, ce maladroit effet de superposition ne se retrouve pas que dans le mélange des influences du groupe: il est également présent dans les interactions entre musiciens. On ne peut pas vraiment parler de réussite quand on entend se chevaucher les expectorations de Jy (décrit comme un "hématologue") et la voix désincarnée à l’excès d’Olivia (qui, pour sa part, se présente comme un "sujet infecté"). Il faut croire que les atmosphères industrielles et post-apocalyptiques ne réussissent pas à la Belle et à la Bête. Trop souvent, Jy se contente d’un chant rauque (pour ne pas dire croassant) d’un lyrisme complaisant qui n’arrive jamais à trouver le bon équilibre entre théâtralité de bon aloi et agression frontale.
Peut-être que les atmosphères industrielles et post-apocalyptiques ne tolèrent pas non plus le juste milieu ?
Ainsi, dans "Primal Fate", le vocaliste échoue à créer ce sentiment de sourde menace, de paranoïa rampante qui devrait prendre les auditeurs que nous sommes à la gorge et aux oreilles.
Sur "Before Aurora", de la même façon, son chant n’est pas suffisamment habité pour donner un véritable souffle au morceau: ses éructations belliqueuses feraient parfois presque sonner Calling Of Lorme comme un groupe de hardcore new-yorkais old-school qui aurait trop lu de livres de science-fiction.
Bref, les vocaux de Jy pèchent par manque de variété et non par manque de conviction.
Cependant, ces superpositions maladroites ne sont que les symptômes de la maladie dont souffre Calling Of Lorme: les influences mal digérées (recrachées ?).
On n’étonnera personne en affirmant que le groupe français souffre d’un mal appelé "rammsteinite aigüe".
Comment ne pas reconnaître la lourde empreinte du mètre-étalon métallique de la musique industrielle actuelle dans les bruits de bottes à double grosse-caisse de "Maim Me" et "d’Addiction" ?
Malheureusement pour nous, Calling Of Lorme n’est pas
Rammstein et échoue dans sa tentative de créer des hymnes instantanés et plombés.
De façon encore plus embarrassante, nos industrieux français se fourvoient dans des redites du disco industrielle aux grooves infectieux de
Nine Inch Nails et autres Peace, Love And Pitbulls. "Maim me", par exemple, peine à (r)éveiller notre intérêt avec son alternance pataude entre guitare en béton brut et voix susurrées/angoissées façon Trent Reznor.
Pour le dire autrement, le passéisme musical ronge le corps malade de Calling Of Lorme.
De la même manière, sur certains titres, l’influence des sombres futurologues de
Fear Factory se fait aussi écrasante qu’un dropped-D tuning ("Maim Me" et "Addiction" et leurs tirs de barrage de double grosse-caisse à la Raymond Herrera).
Enfin, impossible de faire l’impasse sur les réminiscences numaniennes et plus largement synthpop qui parsèment ce
Corporation. Il est d’ailleurs dommage que les musiciens français ne se soient pas davantage inspirés des climats sombres et aliénants de ce docteur ès dystopie qui n’avait pas besoin de systématiquement recourir à une distorsion qui, trop souvent, tue toute tentative de création d’atmosphère dans l’œuf (d’alien) ("Addiction", notamment, subit ce sort peu enviable).
Parler de l’androïde androgyne de la pop synthétique nous amène immanquablement à parler des racines des musiques industrielles, gothiques et plus globalement post-punk dont semble consciemment ou inconsciemment s’inspirer Calling Of Lorme. A l’époque où ces genres ont émergé (crise pétrolière, Guerre Froide…), le climat (tendu) était plus que propice à l’apparition de thématiques futuristes et le plus souvent pessimistes.
Il n’était donc pas rare de croiser dans les soirées new-wave de cette période des oiseaux de nuit qui s’amusaient à simuler la Troisième Guerre Mondiale en revêtant la panoplie appropriée, à savoir une combinaison anti-radiations et un masque à gaz afin de parodier ou d’exorciser le malaise suscité par l’ère nucléaire.
Jaz Coleman de
Killing Joke n’avait-il pas comme but de: "
définir l’exquise beauté de l’ère atomique en termes de style, de son, et de forme" aux débuts de son groupe ?
Depuis, on ne compte plus le nombre de groupes qui portent un masque à gaz.
Est-ce à dire que le concept de Calling Of Lorme sent lui aussi le réchauffé ?
Nous en avons bien peur.
D’ailleurs, cette évocation d’un avenir sombre, angoissant et marqué par le déclin scientifiquement programmé de l’humanité n’est pas sans rappeler les divagations robotico-déglinguées des musiciens américains de Devo qui, sur scène, ô stupeur, n’hésitaient pas à s’affubler de combinaisons colorés et de masques à gaz, proclamant la dévolution prochaine de la race humaine. Musicalement parlant, le groupe d’Akron n’avait pas son pareil pour contaminer son public avec ses rythmes raides et dégénérés. En d’autres termes, sa musique était en état avancé de décomposition.
De la décomposition à la composition, il n’y a qu’un pas, et celles de Calling Of Lorme se signalent par leur maladresse et leur inaboutissement.
Tout d’abord, à trop vouloir mettre en avant leurs influences metal à grands coups de riffs-presse hydraulique et de parties de batterie- rouleau compresseur, les musiciens masqués finissent par étouffer leurs créations de laboratoire : on ne crée pas un sentiment de claustrophobie en coulant les oreilles de celui qui vous écoute dans de la distorsion à prise rapide.
Aussi, il n’est pas surprenant que les six titres de
Corporation manquent de profondeur (au sens sonore du terme): les guitares de "Primal Fate", trop présentes, prennent toute la place et empêchent l’instauration d’une véritable ambiance industrielle, dystopique, post-apocalyptique ou tout ce qu’on voudra d’autre.
On peut dire la même chose de "Maim Me" ou d’"Addiction".
Après le trop-plein, le trop-peu.
Trop souvent, les couplets des morceaux de Calling Of Lorme se signalent par leur vacuité.
Celui de "Primal Fate", par exemple, est un champ en jachère où surnage de temps en temps la voix rauque de Jy.
Quant à celui de "Lorme Corporation", il ressemble à un électrocardiogramme désespérément plat.
Calling Of Lorme se laisse parasiter par le vide au lieu de l’utiliser.
Pourtant, en musique, il n’y a pas besoin de dresser un cordon sanitaire entre les couplets et les refrains.
Et pendant ce temps, l’ennui et l’insignifiance entrent dans leur phase d’incubation.
Il est également regrettable qu’Olivier et Cyrus, le binôme six-cordiste du combo, n’aient pas davantage osé expérimenter avec le son de leur instrument.
Quelques pédales d’effets en plus et ils auraient pu créer des climats poisseux, pesants, pestilentiels, qui nous auraient donné à entendre la lente dérive vers la folie des esprits et des corps essayant d’échapper au mystérieux virus.
Au lieu de cela, nous avons deux musiciens qui se contentent de concasser sagement en zone sous-Rammstein, alors qu’il aurait fallu muter en John Mc Geoch de l’industriel.
Enfin, le mini-album de Calling Of Lorme, souffre, dans son ensemble, d’un cruel manque de travail autour de son concept microbien/théorie du complot.
Quand on lit des lignes telles que:
"
Ha, la surface… Encore une chose perdue pour moi. La corporation est en train de songer à l’annihilation totale si nous n’aboutissons pas.", on se plait à imaginer des conversations entre scientifiques, des cris d’horreur qui résonnent dans d’immenses cavernes, des bruits de reptation, d’écoulement, etc.
Rien de tout cela dans
Corporation.
Juste de vagues ambiances en carton-pâte dégorgées par des synthétiseurs en roue libre.
Rien de dramatique.
Rien de cinématographique.
Juste l’ennui.
Pourtant, de glorieux prédécesseurs métalliques comme
Carcass avaient déjà eu l’idée des placer des intermèdes extrêmement narratifs entre les différents morceaux de leur disque: tout amateur de putrescence sonore se souvient avec émotion des conversations de médecins-légistes sur
Necroticism-Descanting The Insalubrious.
Mais tout n’est pas raté sur cet EP remarquablement (auto-) produit, au son puissant et compact.
Saluons même l’excellente prestation de Dorian, le marteleur de fûts, qui, par moments, arrive presque par ses rythmes furieux à nous sortir de notre léthargie morbide.
"
A tous ceux qui recevront ce message, vous y trouverez notre premier essai de solution pour la décontamination. En espérant que cela soulage un peu la surface…"
Malheureusement, ce premier essai manque par trop d’originalité et de cohérence pour remplir le but qu’il s’était assigné, c’est-à-dire retenir l’attention de celui qui l’écoute.
Avant d’entreprendre une décontamination à grande échelle, les musiciens de Calling Of Lorme devraient d’abord guérir de leur opportunisme s’ils veulent survivre dans cet immense bouillon de culture qu’est le metal industriel moderne.
Peut-être et seulement après cela réussiront-ils à cultiver les germes de leur réussite future ?
Seul notre sombre avenir nous le dira.