Les fureteurs acharnés de divagations malsaines et de volutes sonores sombrement élégantes, se souviennent probablement de
Farsot (entité germanique au patronyme suédois synonyme de maladie). Une formation d’obédience Black Metal, qui posa en 2007 la première pierre d’un mausolée musical aussi ténébreux qu’énigmatique avec l’imposant
IIII. Un pavé funéraire des plus intéressants, qui s’articulait autour d’un concept basé sur la succession des tourments qui rongent les vivants suite à la perte des êtres chers. Un thème qui était mis en exergue par une musique qui se nourrissait d’éléments à la fois classiques et évolutifs, empruntant au Métal noir ses parcelles déchirées et dépressives, tout en instaurant une dimension spectrale baignée de sérénité et d’intimisme par le biais d’un souffle atmosphérique mortuaire du meilleur effet.
Un opus qui avait eu un retentissement non négligeable dans l’underground. Suffisant en tout cas pour susciter une curiosité bienveillante quant à la suite des évènements.
Et c’est après une gestation de quatre ans, que ces jeunes esthètes misanthropes daignent enfin sortir de leur obscure tanière pour présenter cette nouvelle réflexion musico-philosophique nommée
Insects. Une réflexion plus abstraite mais toute aussi intéressante (basée sur les travaux de Gass, Herbert et Kafka, et déclamée pour la première fois dans la langue de Shakespears), mettant l’individu face à diverses épreuves et dressant un parallèle comportemental avec les insectes…
Musicalement,
Insects développe un Post Black beaucoup plus varié et hétéroclite que ne l’était son prédécesseur. Plus massif, plus rythmique et indéniablement plus progressif, le chemin qu’a choisi de suivre
Farsot dans sa sombre quête exploratrice laisse aujourd’hui toute latitude aux compositions à tiroirs bardées d’atmosphères nébuleuses, de bourrasques mystiques et de rythmes à la fois versatiles et hypnotiques. Une musique aux atours expérimentaux, complexe dans sa mise en œuvre mais pourtant harmoniquement épurée, qui s’appréhende davantage comme un plongeon introspectif que comme un culte du malsain.
Pour parler plus clairement, nous dirons que l’univers dans lequel évolue aujourd’hui le groupe se situe à la croisée des sentiers explorés par deux grosses pointures actuelles : les talentueux alchimistes de
Secrets Of The Moon et les patriarches visionnaires d’
Enslaved.
Farsot fusionne assez habilement ces deux facettes aussi référentielles que novatrices. On distingue donc parfaitement la fibre occulte et incantatoire du premier, et la verve progressive et émotionnelle du second, auxquelles pourrait même s’ajouter la dimension désabusée et chronique d’un
Shining.
Le groupe affiche et assume donc les influences sus-citées, tout en marquant une volonté identitaire qui se traduit par une approche plus opaque, glauque et tourmentée.
Insects s’apparente ainsi à un véritable petit voyage dans les limbes de sa propre psyché. Un voyage qui nécessite néanmoins une certaine mise en condition pour révéler son efficacité évocatrice.
En pratique,
Farsot assène un déluge de riffs lourds et de climats tortueux qui se contorsionnent comme des anguilles sous un ciel d'ébène. Une expression devenue majoritairement rythmique, au sein de laquelle les accords dissonants donnent la réplique aux harmonies lancinantes; où les martèlements hypnotiques se juxtaposent aux apaisements atmosphériques, aux fragrances acoustiques et jazzy, aux ponctuations psychédéliques et aux déchirements verbaux pour former un ensemble hétérogène qui pourtant, fait montre d’une paradoxale homogénéité. De fait, l’auditeur un tant soit peu averti parviendra sans trop de peine à prendre ses repères au bout de quelques écoutes attentives.
Mais curieusement, malgré ses nombreux atouts séducteurs, l'album peine à prendre son envol : on sent que tout a été finement agencé, mûri, réfléchi…. Bref, rien ne semble avoir été laissé au hasard. Pourtant, en dépit de cette mixité des genres et d’un indéniable sens de la nuance, il se dégage par moments une sorte de monotonie redondante. Comme si on s’attendait à quelque chose d’ultime; à une transcendance que l’on croit parfois percevoir, comme remontant des abysses en nous narguant mais qui replonge hélas dans des profondeurs insondables. Une impression mise en évidence par le ton trop monocorde autour duquel s’articule toute cette richesse musicale. Une sorte d'uniformité émotionnelle que les contrastes stylistiques pourtant foisonnants ne parviennent hélas pas à occulter…
Au final, bien que les soubresauts insurrectionnels commencent à être de plus en plus répandus à l’heure actuelle dans les musiques extrêmes,
Farsot expose sa vision de l’art noir avec une conviction qui brûle d'une flamme indépendantiste encore fragile mais pourtant bien réelle. Toutefois, malgré une bonne tenue générale, l’album dévoile un essoufflement significatif en termes d’accroche, et ne nous permet pas de nous immerger complètement dans son univers. Outre une identité encore en construction, il manque surtout un fil conducteur; une clairvoyance; une effervescence; bref, une texture éminemment plus viscérale qui insufflerait à
Insects ce sentiment d’excellence et ce petit plus inexplicable mais essentiel, qui parvient à enflammer les sens et à convoquer la magie.
Pas de méprise cependant,
Insects est un disque qui interpelle et qui n’a assurément pas vocation à prendre la poussière aux côtés d’œuvres fadasses, incomprises ou délaissées. Il reste un opus attachant, singulier, énigmatique, majoritairement captivant, et dont le travail et la sincérité qu'il représente se doivent d’être salués.
Du statut d’apprenti des dissidences occultes,
Farsot est ici passé au grade d’initié ambitieux. Nul doute qu’il obtienne celui de maître de cérémonie lors de son prochain rituel…