Si le monde du Post-core possède désormais ses références, celui du Post-rock n’a pas encore de maîtres véritables. De Sigur ros à Mogwai en passant par
Pelican, ce style commence tout juste à se doter de poids lourds. Avec ce second essai,
Red Sparowes est-il capable de se démarquer dans cette scène où les groupes affluent mais où peu réussissent réellement ?
Every red heart shines towards the red sun…Un nom à rallonge empli d’une signification précise. L’album est un concept. Il parle d’une période de l’histoire chinoise contemporaine, plus précisément de l’époque de Mao Zedong. Une leçon d’Histoire s’impose. En 1958, suite aux résultats prometteurs donnés par les premières réformes de la Révolution, Mao Zedong décide de lancer un nouveau programme économique, social et politique qu’il appellera le Grand Bond en avant. Marquant une coupure nette avec l’idéologie soviétique, le programme poussait le collectif dans tous les domaines de la vie quotidienne et des contrôles très rigides étaient mis en place pour accroître la production agricole, diminuer la consommation et accélérer l’industrialisation de façon à atteindre en quinze ans la production du Royaume-Uni. Les premiers résultats sont positifs mais peu à peu, la production industrielle commence à chuter (entre 1959 et 1962), les mauvaises récoltes entrainent des migrations énormes de la population rurale vers les villes, entrainant une grave famine qui cause la mort à près de 30 millions de chinois.
Alors quid de musique dans tout ça ? Peut-on mélanger un tel épisode à cet art ?
Red Sparowes fait dans l’instrumental. Il ne faut s’attendre à aucune parole. Tout comme
Pelican, qui joue de sa musique purement et simplement pour donner de l’émotion,
Red Sparowes mise sur la mélodie. Mais la première chose qui nous intéresse après cette leçon d’Histoire, c’est la puissance du thème et la façon dont il est véhiculé. Tout d’abord, chaque morceau posséde un nom à rallonge, qui décrit un moment précis et donne à notre intellect le soin d’imaginer la scène en se laissant bercer par la musique. Ces noms de morceaux deviennent alors finalement les paroles, résumant totalement chacune des pièces de l’album que l’on pourrait séparer en actes. Un premier acte qui parle de propagande (« We stood transfixed in blank devotion as our leader spoke to us looking
down on our mute faces with a great, raging, and unseeing eye”), un deuxième du “pendant” le programme et enfin un troisième des conséquences (“Millions Starved And Became Skinnier And Skinnier While Our Leaders Became Fatter And Fatter”) dévoilant un CD construit de façon à raconter une histoire. Totalement créée en vue de dénoncer la dictature de la République populaire de Chine, mais plus généralement le débordement qu’engendre l’utopie, l’album est clairement engagé mais il est encore plus que de l’Histoire.
La thématique est donc claire. Le titre même de l’album veut tout dire. « Every red heart shines towards the red sun » : Tout les chinois se baignent dans la lumière de leur guide. La poésie est présente de bout en bout. Que ce soit dans les titres que dans la musique. Cette dernière est complexe et variée.
Red Sparowes joue un Post-Rock moderne empli de notes bluesy à l’image d’un « Annihilate the Sparrow… ». La technique n’est pas l’essentiel, seule la création émotionnelle importe. Tout en douceur, la musique des américains est mélodique, souvent douce mais parfois violente. C’est un fleuve qui s’écoule. Une goutte d’eau dans l’Histoire.
Red Sparowes essaye. Il invente. Les morceaux qui composent l’album se complètent musicalement avec les titres. On imagine clairement ces millions de chinois à l’écoute de leur « soleil rouge » sur « We stood transfixed in blank devotion as our leader spoke to us… » belle et aérienne avant une explosion musicale intense. Le groupe possédant des membres d’
Isis dans ses rangs, l’influence se fait ressentir. On croirait parfois écouter le meilleur de Panopticon. La basse est mise en avant, elle appuie des sections mélodiques de toute beauté (« A Message Of Avarice Rained
Down And Carried Us Away To False Dreams Of Endless Riches » douce et mélancolique, tout en notes aérées avant un final plus lumineux et rythmé). C’est beau et triste, souvent lumineux alors que le sujet est fort et sombre.
Ce sentiment poétique est également dû à la mise en avant d’un détail de cette période de l’histoire chinoise dont le groupe tire son nom.
Red Sparowes : les Oiseaux rouges. En plus des contrôles sur la production, la population (enfants compris) avait des quotas journaliers pour supprimer des animaux nuisibles et notamment les oiseaux. « Annihilate the Sparrow… » et ses notes rock-blues terriblement profondes et originales résument en musique ce massacre en complément de l’interlude “ And by our hand did every last bird lie silent in their puddles…” silencieuse avec ses notes diffuses de piano. L’image des oiseaux massacrés est au final celle des chinois massacrés au profit des hauts placés (“Millions starved… » très lent et nuancé), c’est la tristesse ironique du peuple qui se condamne lui-même, aveuglé par les paroles enivrantes de son leader (“Like The Howling Glory Of The Darkest Winds, This Voice Was Thunderous And The Words Holy, Tangling Their Way Around Our Hearts And Clutching Our Innocent Awe” et son envolée chaotique limite noisy).
Red Sparowes fait de la musique imagée, progressive, pleine d’émotions, et qui dévoile ses richesses goutte à goutte, après de nombreuses écoutes toutes plus surprenantes les unes que les autres. Alors, dans toute cette virtuosité musicale, on pourra regretter un manque de puissance par moment,
Isis se révélant être plus péchu tout en atteignant les mêmes sommets. Mais le style
Red Sparowes veut ça. C’est de la musique douce et frissonnante.
Il y a des moments comme ça où on se dit qu’on écoute la meilleure musique du monde. Certains disques vous font largement ressentir cet élitisme non dissimulé, des œuvres marquantes, qui traversent les âges. Avec ce Every Red heart shines towards the red sun,
Red sparowes signe son deuxième album et donne au monde entier un monument de musique moderne. En appuyant sa démarche sur une période noire de l’histoire contemporaine chinoise, le groupe se révèle plein de maturité et porteur d’une identité unique et d’une musique exceptionnelle. Every red heart shines towards the red sun fait partie des rares albums qui possèdent une âme et qui se payent même le luxe d’avoir une thématique réfléchie et extrêmement intelligente. Non-content de jouer du post-Rock, le groupe pousse encore plus loin en intégrant dans sa musique des touches bluesy et des mélodies entêtantes.
Red Sparowes signe là un véritable essai musical, mûr et complexe, qui entre directement dans les œuvres musicales les plus travaillées du moment. Une perle de Post-rock, de musique, un essai marquant empli d’émotions et de réflexion. Un incontournable en quelque sorte.