A ceux pour qui Black Metal rime avec blasts infernaux, voix lugubre et satanique qui transpire la haine et guitares inaudibles qui nécessitent quarante écoutes pour être comprises, passez votre chemin,
Blut Aus Nord prend l'exact chemin opposé avec le second tome de sa trilogie.
The Desanctification, suite de l'excellent
777 Sect(s), qui complète son prédécesseur tout en étant singulièrement différent dans son approche musicale et sa recherche atmosphérique. Le pari de Vindsval est grand : imposer un album dans lequel le blast n'existerait pas, où la batterie serait le moteur de mécanismes mélodiques plus curieux encore, pour un voyage psychédélique annoncé comme extraordinaire. Et si cela paraît relever de la prétention, n'oublions pas que
Blut Aus Nord est certainement l'un des groupes de Black Metal qui n'a jamais failli à ses ambitions.
La seconde partie du triptyque est donc osée mais ne déroutera pas les inconditionnels de la bête, car les ingrédients qui font toute la réputation de
Blut Aus Nord sont toujours là : ce son tout d'abord, encore plus dingue ici que sur
777 Sect(s), et qui confère une puissance suprême à l'album ; les guitares aussi, restent aussi fantomatiques que d'ordinaire, avec cependant la même propension que dans le premier chapitre à faire dans le céleste, réminiscence des
Memoria Vetusta, sans aucun doute. La grande nouveauté c'est la section rythmique, qui rend le tout très lourd et imposant, possédant un cachet éminemment Dark Dub, les guitares étranges en plus, rappelant l'EP
Thematic Emanation Of Archetypal Multiplicity sur « Epitome VII » notamment. Déjà entendue sur cet essai, elle est ici largement développée et soutient de longues plages atmosphériques, qui envoient tout droit vers Proxima du Centaure par leur beauté.
The Desanctification reprend en ce sens ce qu'avait commencé à faire
777 Sect(s), la violence du blast en moins, la lourdeur en plus.
Les morceaux sont construits dans un perpétuel climat de tension entre effroi et élévation céleste, ce qui rend l'écoute passionnante et la surprise toujours assurée. Les turpitudes ravageuses du riff principal de « Epitome VIII » laissent ainsi place à une mélodie larmoyante et foncièrement épique, la contemplation étant le maître mot de l'album, qui fonctionne sur les fréquents changements de rythme, les ralentissements surtout et les différents tons. Aussi ne soyez pas surpris de passer de la bande-son de Inferno à la bande-son de Paradiso en peu de temps,
The Desanctification joue sur les nuances, et c'est peut-être le mot qui le représente le plus. La grande différence avec
777 Sect(s) c'est aussi ce psychédélisme assumé, que l'on devinait à travers l'artwork, magnifique et ésotérique, de l'album. L'interlude « Epitome IX » est dans cet esprit, rappelant
Monkey3 par son côté orientalo-mystique et ses effets sur les guitares.
The Desanctification est plus mystique encore que son prédécesseur, plus épique aussi et il vous embarquera plus loin encore, en témoigne le morceau-phare « Epitome X », au chant clair lunaire et aux riffs renvoyant à
Odinist dans tout ce qu'il avait de beau : cette impression de chevaucher les astres seul dans l'immensité du cosmos, ou, plus terre à terre, de chevaucher tout court, dans l'infini d'une plaine peinte par le soleil naissant. L'euphémisme serait de dire que
The Desanctification va vous toucher, alors que vous allez véritablement voyager et peut-être comme moi oublier le temps et l'espace à son contact.
Car l'atmosphére de
The Desanctification est bien plus travaillée encore que celle de
777 Sect(s) et la structure des morceaux est bien plus intéressante à mon sens. Véritable voyage spirituel mais aussi aventure mouvementée dans les affres de l'esprit et de l'âme,
The Desanctification ne lésine pas sur le côté monolithique pour appuyer son propos et le chant est beaucoup moins présent, l'album relevant presque de l'instrumental. De ce fait, il est bien plus accessible que
777 Sect(s) et l'on rentre dedans assez vite, au grand dam de certains qui peuvent cependant être assurés que l'émotion procurée par le disque n'est pas prête de se tarir. La recherche n'est pas aussi poussée que l'on pouvait l'espérer, mais l'aspect Dark Dub et Abstract Hip Hop est renforcé (la fin de « Epitome XIII » va vous caler sur votre fauteuil), la batterie a une place énorme au sein de l’œuvre, et encore une fois rien n'est laissé au hasard en matière de production : les cymbales vibrent comme des serpents, les toms résonnent comme les tambours des galères de l'Enfer, les chœurs se laissent entendre sans se dévoiler totalement, l'orientalisme n'est pas trop poussé et il y a un minimalisme assurément profond bien qu'il puisse rebuté sur « Epitome XI » notamment. On se croirait par instant dans le chœur d'une chapelle où un cantique chante son amour pour l'inconnu de l'univers et pourtant on ne peut s'empêcher de revenir à
Ultima Thulée et de parcourir aux côtés d'ancêtres païens le vaste monde.
C'est en cela que
The Desanctification est encore meilleur que
777 Sect(s). Il est encore plus dans la nuance, dans la subtilité, et le voyage qu'il propose est plus intense encore, soutenu qu'il est par une rythmique géniale et des ambiances oscillant entre calme et terreur, entre contemplation et stupeur effrayée.
Blut Aus Nord délivre là un second chapitre colossal, un breuvage fin et exquis, qui se boit d'une traite mais se déguste goutte par goutte. On en redemande encore et encore, triste de revenir à une réalité que cette musique sait nous occulter comme seules les grandes œuvres peuvent le faire. Riche d'une multitude de mélodies magnifiques et de riffs plus dissonants et inquiétants que jamais,
The Desanctification est un bijou expérimental. Si le dernier tableau du triptyque s'avère au moins aussi bon que ces deux tomes déjà cultes, autant dire que la trilogie 777 Sect(s) risque de rester dans les annales.