Der Kalte Krieg…
La Guerre Froide…
Cette seule expression suffit à ressusciter une époque où tensions et confrontations idéologiques et politiques entre les États-Unis et l’URSS façonnaient le monde avec, en toile de fond, la menace nucléaire.
Étrange période où l’équilibre de la terreur (c’est-à-dire l’absence de conflit à grande échelle entre les deux blocs en raison de leur pouvoir de destruction respectif) fait de dissuasion et de peur de l’annihilation mutuelle possible ("assurée" aurait-on dit à l’époque) a créé le terrain idéal pour la course aux armements et pour la plus acharnée des compétitions technologiques (particulièrement dans la conquête spatiale). En d’autres termes, la Guerre Froide a vu Peur et Progrès se donner la main pour le meilleur et surtout pour le pire.
Welle: Erdball, groupe allemand sous haute influence kraftwerkienne, s’est inspiré de "cette paix belliqueuse", de cette "guerre limitée", pour créer la plus folle des uchronies musicales : selon ses musiciens, nous devons notre salut à certains artistes pop de cette période qui, grâce à leurs morceaux, petits missiles faits de miel et d’idéologie, ont réussi à bombarder les consciences des deux blocs sans faire de morts.
Le propos est singulier.
La musique l’est tout autant.
Welle: Erdball, en effet, est l’un des pionniers du courant dit "bitpop" du début des années 90, sorte d’extension du retro-gaming à la sphère musicale. Ses créations se caractérisent donc par l’utilisation intensive et extensive de fossiles technologiques comme la puce MOS et le Commodore 64.
Un rêve de geek fait notes de musique en somme.
D’ailleurs, le groupe ne fait pas mystère de son fétichisme technologique : ses précédents efforts discographiques recèlent des panégyriques fiévreux de machines aussi antédiluviennes que la Coccinelle, le téléphone W-38, la caméra Super-8 ou encore le C-64 (dans ce dernier cas de figure, cela tourne même à l’obsession).
Toutefois, cette fascination pour les machines, fascination qu’ils partagent avec leurs illustres compatriotes et prédécesseurs de Kraftwerk, ne prend jamais le pas sur une critique acérée de l’idéologie de la culture pop à grand renforts de rétro-futurisme kitsch et de second degré.
Cette manière de procéder avait même donné un savoureux concept-album de voyage à travers le temps intitulé
Operation : Zeitsturm.
D’une certaine façon, on pourrait considérer que
Der Kalte Krieg en est la suite (ana-) logique, puisque les deux albums utilisent peu ou prou les mêmes recettes : morceaux synthétiques et minimalistes d’ascendance Kraftwerk et Neue Deutsche Welle entrecoupés d’extraits radios réels ou (pré) fabriqués, ce qui, avouons-le est la moindre des choses que l’on puisse attendre d’un groupe influencé par les balbutiements des scènes post-punk et industrielles.
Mais ce nouvel album est différent d’
Operation : Zeitsturm, parce qu’il ne contient que deux compositions originales ("Der Kalte Krieg" et "Deutsche Liebe"). Le reste du disque se compose uniquement de reprises passées à la moulinette C-64.
Autant dire qu’on naviguera en pleine dimension méta-pop (un morceau de pop qui tient un discours sur la pop, pour ceux qui n’auraient pas suivi).
Espions, missiles, Coccinelles et téléphones rouges se télescoperont avec le pouvoir des fleurs, le Grand Prix d’Eurovision les diatribes kitsch d’écologistes activistes.
En bref, la Guerre Froide de Welle: Erdball sera mené par un Docteur Mabuse réincarné en Phil Spector.
On ne pourra pas taxer le groupe allemand d’opportunisme ou de carriérisme : rien de moins mainstream que de se livrer à un subtil jeu critique et musical à grands coups d’humour ultra-référentiel (et le plus souvent enraciné dans la culture allemande), le tout presque intégralement dans la langue de Goethe, Schiller et
Rammstein.
Autant dire que le contenu de
Der Kalte Krieg ne s’adresse pas à tout le monde. Si vous êtes un germanophile patenté et un amateur des divagations pop et synthétiques des années 80, ce disque sera susceptible de trouver un écho favorable chez vous.
En revanche, si vous êtes plutôt du genre "Metal über alles", vous gagnerez votre temps en passant votre chemin et en vous bouchant les oreilles.
Welle: Erdball ne s’est pas facilité la tâche.
En effet, ces teutons électroniques réussiront-ils sur la durée d’un disque à maintenir cet équilibre délicat entre (méta-) critique pop et réussite mélodique ? Se feront-ils prendre au piège par leurs reprises ? S’échoueront-ils lamentablement sur les écueils du kitsch ?
Procédons-donc à une analyse à chaud de cette Guerre Froide pour pouvoir répondre à ses angoissantes questions.
Tout d’abord, il faut savoir que la démarche démystificatrice de Welle: Erdball ne tombe pas du ciel, car nombres de groupes de l’après-punk, du moins sa fraction la plus expérimentale, en ont eue une semblable. Welle: Erdball apparaît donc comme le continuateur d’une certaine tradition (bien que le mot soit presque impropre dans ce cas de figure) née des balbutiements robotiques et glacés de la fin des années 70 et du début des années 80. La Linn Drum (une boîte à rythme qu’on retrouve sur à peu près tous les disques essentiels de la pop synthétique de l’époque) a juste été remplacé par le C-64.
On pense en particulier à Heaven 17, groupe né des cendres du premier line-up de The Human League (qui, à l’époque, pratiquait un sombre avant-gardisme pop électronique à mille lieues de leurs futures incartades sonores d’ABBA du pauvre), c’est-à-dire de Ian Marsh et Martyn Ware. Le groupe de Sheffield n’y allait pas par quatre chemins pour dynamiter les rances et tenaces mythes pop: "
Cette idée que la pop music peut changer le monde, c’est un des plus grands mythes de tous les temps, monté de toutes pièces". Avec de tels présupposés, il n’était guère étonnant de voir le groupe se mettre en scène en se faisant passer pour les représentants d’une puissante multinationale sur leur premier (et culte) album,
Penthouse And Pavement, sorti en 1982. L’image du musicien pop, ce trouvère électrifié insensible à l’appel de l’argent, s’y voyait quelque peu égratignée. Dans un geste d’une ironie froide et presque effrayante, , les poses rebelles et anti-establishment disparaissaient sous les contrats, les signatures et autres opérations bassement mercantiles.
Autre citation de ces briseurs d’illusions professionnels:"
Nous pensons que le fait de prendre des gens pour le moins ordinaires pour des demi-dieux n’a rien de franchement sain".
Ambiance.
En ce qui concerne les musiciens de Welle: Erdball, cette ironie ambiguë du double exact (singer à la perfection les choses que l’on veut dénoncer pour les ridiculiser et pour éviter les écueils de la posture romantique) se voit encore renforcée par un enthousiasme factice et par le recours à un kitsch outrancier. Quand on entend les allemands reprendre le célébrissime "James Bond Theme", impossible de dire s’ils se situent du côté de la fascination ou de la répulsion: la mythologie de l’espion se voit mélangée à divers bruits et extraits sonores évoquant les films de science-fiction des années 50 et le Maccarthysme rampant. Il en résulte une atmosphère intensément paranoïaque.
Les principes de l’uchronie musicale à la sauce Welle: Erdball sont donc posés: rétrofuturisme kitsch et Guerre Froide convolent en justes noces dans un exercice conceptuel et musical dont on ne sait pas très bien (mais là est tout le sel de la chose) s’il est une dénonciation ou une célébration. On peut pencher pour la première hypothèse à l’écoute de "Karl Der Käfer", stupide chanson du stupide groupe Gänsehaut (des activistes écologistes du début des années 80 d’un lyrisme presque aussi insupportable que celui de Francis Lalanne), qui raconte par le menu les déboires de Karl l’insecte dérangé par les hommes et leurs immondes machines. Revue et corrigée par nos tudesques trépidants, ce morceau sonne comme un accouplment contre-nature entre Schlager (l’équivalent allemand de notre variété française, autrement dit la B.O parfaite pour l’Oktoberfest) et musique concrète à la Pierre Henry, période "Messe Pour Le Temps Présent" ou encore comme la version dégénérée de la musique que l’on peut entendre dans
Orange Mécanique quand Alex se promène dans un centre commercial hyper-psychédélique à la recherches de petites dévotchkas bien fraîches.
En revanche, lorsque l’on pose une oreille sur la reprise du "If You Want To Sing Out, Sing Out", de Cat Stevens, la fidélité à la version originale est tellement grande que l’on ne sait plus très bien si l’on a droit à une parodie ou à un hommage.
En fait, plus qu’une critique,
Der Kalte Krieg est une réflexion sur la pop et son impact idéologique. En plaçant des chansonnettes inoffensives (en apparence) au cœur du conflit entre les deux blocs, Welle: Erdball montre d’une façon à la fois clinique (sur le fond) et caricaturale (sur la forme) comment celles-ci deviennent des outils de colonisations de l’imaginaire de l’autre, de l’Ennemi. A cette fin, quoi de mieux que d’utiliser la chanson de Nicole, "Ein Bißchen Frieden", chanson primée en 1982 à l’Eurovision, ce fastidieux concours qui a des faux-airs d’échiquier géopolitique de la niaiserie pop sucrée ?
Chantée par des musiciens grimés en agents secrets ou en maîtres du monde en goguette, elle laisse un drôle d’arrière-goût dans la bouche et une drôle d’impression dans les oreilles. Les sonorités ultra-synthétiques employées distillent le malaise et accentuent étrangement le côté sous vide, creux et superficiel de cet hymne naïf.
Le propos de Welle: Erdball devient encore plus clair quand il s’attaque à des morceaux des hérauts (héros ?) de la Neue Deutsche Welle: "Eine Neue Zeit" du groupe der Liederkrantz devient prétexte à imaginer comment pourrait sonner une chanson pop venue d’une république socialiste ou, en d’autre termes, de la pop constructiviste.
A certains moments, on croirait entendre du Moroder sous amphétamines ou une version easy-listening de
Die Krupps, vidée de toute tendance crypto-bourgeoise (les coups de marteaux d’une austérité toute soviétique en attestent).
A d’autres, on jurerait écouter un "Midnight Express" compressé par César.
Avec son humour si particulier, Welle: Erdball pose de manière pertinente le problème de l’asservissement de l’imaginaire qui se niche au cœur de divertissements innocents, c’est-à-dire celui du "soft power" ou comment gagner une guerre par le triomphe du mainstream pop.
Poser cette question amène fatalement (futilement ?) à s’en poser d’autres, en particulier celle de la "germanité" du groupe face à la déferlante pop anglo-saxonne de l’après-guerre et celle de la place des artefacts technologiques dans nos vies.
Le choix du tout électronique de Welle: Erdball n’est pas innocent: il ancre le groupe dans une tradition pop totalement allemande qui prend sa source chez Kraftwerk et qui continue avec les rythmes sévères de certains représentants de la Neue Deutsche Welle (D.A.F, par exemple). Comment ne pas voir un clin d’œil appuyé aux androïdes-musiciens de Düsseldorf dans les voix vocodées de "Feuerwerk" qui rappellent celles du célèbres "Autobahn" ? Comment ne pas penser aux auteurs de "Der Mussolini" en écoutant les sonorités EBM cheap de "Deutsche Liebe" ?
Même goût pour la rythmique martiale
Même technolâtrie.
Mais chez Welle: Erdball, le fétichisme technologique se double de la passion pour les antiquités, passion qui va même jusqu’à la déclaration d’amour avec des odes à la Coccinelle "Käfer" en allemand) et au téléphone W-38.
Heureusement, cet étrange amour pour les vieux appareils est tempéré par une critique raisonnée de la technique et de ses débordements.
Nous entrons ici au cœur du paradoxe Welle: Erdball.
Le logo du groupe n’est-il pas une parodie de celui de la Trabant, la (tristement) célèbre voiture standardisée d’Allemagne de l’Est ?
Cette modernolâtrie contrariée est, curieusement, inséparable de la germanité de Welle: Erdball. La chanson "Deutsche Liebe" en est le meilleur exemple: sur des rythmiques qui évoquent tour à tour le jeu
Pong et des coups de fouets, nous est contée l’histoire d’un homme qui traverse le monde dans sa Coccinelle et qui finit par se rendre compte que rien ne vaut son "Heimat", l’Allemagne.
Farce ou sincérité ?
Arrivé à ce point de la chronique, on serait tenté de croire que nos germains analogiques ont parfaitement réussi à créer la difficile alchimie entre dérision et dénonciation, à maintenir l’équilibre parfait entre kitsch et coup de gueule.
Ce serait aller un peu vite en besogne.
Certaines reprises passent à côté de leur but et sombre dans le ridicule: "If You Want To Sing Out, Sing Out" peut retenir l’attention par son côté méta-pop mais pas par sa pertinence musicale.
De plus, le kitsch à la (méga-) tonne peut lasser sur la longueur et même nuire au propos du groupe. A trop vouloir tempérer son ironie par un rétrofuturisme aux couleurs criardes, Welle: Erdball finit quelquefois par sonner comme une version cartoon de
Laibach.
Si les slovènes semblent avoir regardé
Le Triomphe De La Volonté (un film de propagande du Troisième Reich réalisé par Leni Riefenstahl) avant de procéder à la critique des mécanismes totalitaires de la pop, les allemands, eux, paraissent s’être appesanti sur
Le Dictateur de Charlie Chaplin.
Ce que l’on peut également regretter, c’est que Welle: Erdball n’ait pas su dépasser sa lourde et électronique filiation avec Kraftwerk et de façon plus générale avec toute la scène synthpop minimaliste du début des années 80. Si les groupes de cette époque avaient une démarche résolument moderniste (rechercher sans cesse la nouveauté), le groupe allemand, lui, s’enferre et s’enferme dans une attitude sciemment postmoderne (piller sans vergogne le passé et mélanger des éléments musicaux et culturels hétérogènes) qui frôle parfois le revival pur et simple. "Der Kalte Krieg", la chanson originale qui donne son nom à l’album avec ses sons de métal froissé et son vocoder ad nauseam, incarne cette impasse.
En résumé, voici un album qui, par ces parti-pris esthétiques, conceptuels et musicaux radicaux, enchantera autant qu’il agacera.
Si vous êtes un metalhead de stricte obédience et à la santé de fer, il est presque sûr que le temps ne soit pas à la détente si
Der Kalte Krieg croise votre chemin ou passe par vos oreilles.
Si vous êtes plus éclectique, par contre, cette Guerre Froide pleine de clins d’œil et de troisième degré, aura l’honneur et l’avantage d’illuminer quelques unes de vos soirées
Welle: Erdball réussit le plus souvent à convaincre avec ses reprises, c’est un fait, mais il est quand même bien meilleur quand il laisse libre cours à sa fantaisie à travers un répertoire original.
La contrainte n’est pas toujours créatrice.
Reste un album original, loin, loin au-dessus de la médiocrité pop actuelle.
Une uchronie musicale en appelant une autre, ne pourrait-on pas espérer voir un jour débarquer de nulle part un groupe français avec un concept-album entièrement dans sa langue maternelle racontant comment "Poupée De Cire, Poupée De Son" de France Gall a sauvé le monde d’une invasion d’extraterrestres anthropophages ?
Qui a dit: "Plutôt mourir !" ?