Les musiciens d'
Anathema avaient parfaitement compris qu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à dire en doom après le superbe
The Silent Enigma qui leur avait permis de s'affiner considérablement en plaçant
Vinnie Cavanagh derrière le micro, en lieu et place de
Darren White. Il était aussi logique que le groupe exploite au mieux les capacités vocales de Vinnie, qui peinait à être totalement agressif et qui se montrait déjà convaincant dans les moments plus posés. Le contraire aurait été absurde. Aussi
Anathema se réinvente un style. Il efface les contours monolithiques du doom pour se complaire dans un metal qui aime rester assez lent, mais qui se veut bien plus atmosphérique, plus léger, avec des morceaux relativement courts où les musiciens exploitent au mieux les montées en puissance plutôt que d'attendre un ultime break pour insuffler de la virulence à l'ensemble comme c'était encore le cas sur
The Silent Enigma (souvenez-vous de
Restless Oblivion). Sur Eternity,
Anathema prend même parfois un malin plaisir à inverser le processus.
Ne vous fiez pas à cette pochette montrant la statue d'un ange sur fond de nébuleuse. Elle est un peu kitschoune et ne rend pas hommage à la musique développée par les autres quatre de Liverpool. Limite, le héron tiré d'un tableau écaillé de l'intérieur du livret aurait fait meilleur effet. Mais on l'a déjà dit et on le répète encore une fois : une jaquette n'a jamais fait la qualité d'un album, ça, ce sont aux musiciens de le prouver. Et les mecs d'
Anathema vont faire ça bien, tout en finesse.
Après une longue introduction, qui file la chair de poule tant elle dégage une mélancolie glaçante, avec son piano simple et entêtant. On s'attend à un déluge de lourdeur juste après, mais
Anathema enchaîne avec un titre d'une souplesse rare,
Angelica, qui voit le groupe troquer les riffs lourdingues pour une singulière mélodie, subtile, abordable, mais ô combien déprimante. C'est léger, cela s'offre à l'auditeur pudiquement, l'électricité ne parvenant à faire oublier le délicatesse de l'acoustique... Vinnie impressionne d'entrée avec son chant langoureux, touchant, qui a encore tendance malheureusement à s'énerver un peu pour rien, quand plus tard il saura le moduler parfaitement. Il n'empêche,
Angelica vous prend aux tripes et ne vous lâche plus. La mélancolie est pourtant, là, bien présente, qui vous happe et vous entraîne dans les abysses d'un désespoir profond.
La voix de Vinnie manque encore de clarté. Le chanteur/guitariste est sur le bon chemin, mais il n'a pas encore la maîtrise suffisante pour bien habiter son texte. Ses colères, sur
The Beloved par exemple, sont un peu trop rêches pour coller parfaitement à ce que
Anathema essaye de créer. Et pourtant, il est capable de grandes choses, comme sur ce
Suicide Veil sinistre, qu'il semble habiter littéralement, ou encore sur la reprise de
Roy Harper,
Hope, où il vient donner les intonations qu'il faut pour s'approprier le titre.
Musicalement, c'est à un véritable palais des glaces que nous convie
Anathema. Les notes se reflètent partout, délicates, sensibles, fragiles et viennent créer un temple de douleur où l'auditeur est la pièce centrale. Si ce dernier y croit,
Anathema remporte son pari et adhèrera au discours. Sinon, c'est le dédain. Les variations de rythme, les breaks sentencieux, l'avancée mélodique sont parfois un peu complexes, s'impriment dans une logique sombre qui est tout sauf évidente à cerner, jusqu'à ce que l'on comprenne que le groupe joue avec nos sentiments et qu'il suffit de se laisser aller pour être en phase avec l'album. Pour le coup,
Suicide Veil qui succède à
Hope prend l'allure d'une descente vertigineuse dans les méandres du désespoir, infini, parfois un peu vain et laisse un sale goût en bouche.
Eternity, c'est l'album du désespoir. Le groupe y est méconnaissable et c'est tant mieux. La surprise est intégrale, et la violence des sentiments arrive comme un train lancé à pleine vitesse. C'est amoral d'aimer ce disque tant il est noir, mais qu'est-ce que c'est beau !
Anathema a su toucher un corde sensible, une fibre mélancolique qui ne peut laisser indifférent, malgré de menus défauts qui vont vite s'estomper avec le temps... Subtil et efficace.