Né sous l’impulsion créatrice d’un seul individu (Delgrast),
Abbey Ov Thelema (dont le mystérieux patronyme fait référence à une obscure demeure érigée en temple spirituel par Aleister Crowley en 1920) émerge en toute modestie des terres slovaques en 2009, avec pour dessein initial de composer une musique ambiante irradiée de mysticisme. Une expression qui de fait, était alors uniquement parée d’atours sombrement atmosphériques escortés d’une aura magique et ritualiste, mais qui demeurait néanmoins figée dans les affres d’une certaine monotonie. Ce n’est que fin 2010 que le visage de cette entité adopte des traits bien plus distinctifs, énergiques et alambiqués, mus par l’adjonction d’une seconde individualité (Vilozof) derrière les six lames froides et acérées d’une guitare aussi abrasive que bienfaitrice. Un apport qui transfigurera purement et simplement ce sombre projet, nous permettant ainsi de savourer aujourd’hui ce
Fragment Ov The Great Work, marquant les premiers pas balbutiants d’une pérégrination ésotérique aux échos déjà intéressants.
Si le groupe revendique clairement son penchant anticonformiste, en décrivant son style comme du Black Metal avant-gardiste et expérimental, ce premier album ne se montrera pas si surprenant et novateur que le laisse supposer son intitulé vaguement outrecuidant, et ce malgré d’indiscutables aptitudes mélodico-structurelles.
Pour situer l’univers dans lequel évolue le duo, nous dirons que ce premier épisode puise la majeure partie de son inspiration dans les ressacs tourmentés d’un Black Metal atmosphérique et raisonnablement complexe, sur lequel vient se greffer un éclectisme bienvenu sans pour autant être confondant d’originalité. Une diversification indiscutable parcourt en effet les méandres de ce pavé noir aux intonations mystiques, lequel prend soin de ne jamais se délester d’une sophistication pondérée alliée à un sens mélodique omniprésent, parfois même excessif, mais globalement assez savoureux.
Enrobés d’une production spartiate, mais sachant tout de même rester précise et aérée, ces multiples fragments sonores donnent à découvrir la richesse d’une épopée aux couleurs souvent attrayantes, mais qui, outre de fugaces incartades mécaniques au pays de l’électro, se contente majoritairement d’arpenter les terres balisées d’un Métal Noir aux consonances assez familières. Certes, nous sommes loin d’avoir affaire à une énième déjection méphistophélique déclamée par d’obscurs pandas tristes pyromanes, mais cette musique aux tonalités contrastées et par moments drapée de néo-romantisme, ne provoquera pas moult émois dans l’esprit de l’incrédule fureteur de nouveautés transcendantales.
Le duo nous entraîne donc durant près de 45 minutes, dans un dédale de structures raffinées où foisonnent mélodies épiques, déferlements macabres, dissonances malsaines, errances électroniques, fragrances progressives, volutes psychédéliques, atmosphères profondes et incantatoires mises en exergue par des parenthèses Dark Ambient et néo-classiques, rythmes schizophrènes passant de la frénésie blastée aux martèlements rituels, et enfin, ponctuations monastiques aux résonances processionnelles, le tout enrobé de vociférations gargantuesques déclamant un discours occulte illuminé par les arcanes de la philosophie satanique.
Cependant, il est à déplorer que cette nébuleuse d’atmosphères nuancées et souvent pénétrantes, soit entachée par l’étalage indécent d’influences sautant aux oreilles de manière bien trop agressive. Entendons par là, que
Abbey Ov Telema parvient quelques fois à nous mettre dans l’embarras en exhibant des ascendances stylistiques qui, il faut bien l’avouer, sonnent parfois comme un plagiat éhonté. Ça y est, le mot de l’infamie est lâché ! Pourtant, il se montre des plus justifiés lorsqu’on se prend tout à coup à entendre un riff purement "dimmu borgien", que l’on croirait directement sorti des sessions d’enregistrement de
Death Cult Armageddon (l’ouverture de
Unearthly Theophagia ov a Nonexistent Deity est en effet impudiquement calquée sur le riff ouvrant le ténébreux
Allegiance). Une faute de goût que l’on pourrait attribuer à un malencontreux hasard, si ce mimétisme avec l’institution norvégienne ne se retrouvait pas de temps à autres, notamment dans les duels arpégés piano/guitares qui parsèment
8th April 1904 - The Day ov Nuit…
On pourra également s’interroger sur ces troublantes similitudes avec le travail accompli par
Ihsahn sur l’excellent
The Adversary (
The One Who Walks the Left-Hand Path)…
En outre,
Abbey Ov Thelema doit encore s’approprier la maîtrise de ses élans les plus langoureux (
9th April 1904 - The Day ov Hadit), ceux-ci péchant par une ingénuité flagrante et un sérieux manque de justesse dans l’harmonisation. Une évidence qui se vérifie lorsqu'il s’essaye maladroitement au jeu des envolées lyriques, entonnées par une guitare solo passablement maîtrisée (et accordée)…
Dévoilant un potentiel évident,
A Fragment Ov The great Work se montre captivant en bien des points, mais peine encore à imposer une réelle personnalité, l’adjonction de parties ambiantes, de boucles électroniques et d’échos progressifs parés d’un souffle néo-classique, n’étant évidemment pas des éléments bien nouveaux dans le petit monde saturé du Black Metal. Un opus qui finalement, se distingue davantage par sa fraîcheur épique, sa diversification et sa fibre évocatrice, que par ses timides velléités évolutives. Manquant encore singulièrement d’assurance et de cohésion, il apparaît somme toute sous les traits d’une furieuse sarabande à la fois sophistiquée, tumultueuse, solennelle et mystique, mais ne pouvant en aucun cas prétendre se parer d’une quelconque étiquette avant-gardiste.
Un travail toutefois honorable pour un premier chapitre, permettant de goûter du bout des lèvres une liqueur émotionnelle qui ne demande manifestement qu’à prendre davantage de caractère et d‘envergure.