La tentation avec le split à deux groupes c'est de prendre l'objet comme un versus et de ne pas comparer les groupes positivement mais comme dans un match de catch. Avec
The Lighthouse Is In Our Back l'erreur serait d'autant plus grande que le rapport de force est inégal. D'un côté le tenant de l'affiche allemand
Anything But Yours, avec un album à son actif, est relativement calme face au jeune teigneux toulousain
I Pilot Daemon, tout juste revenu de son succès avec son premier EP
Happily Depressed. Le split partagé est donc plus à analyser comme ce que doit être l'essai à la base : un amour réciproque pour la musique de chacun témoigné dans un même CD.
Et puis comme je le disais, le rapport de force est inégal, les deux groupes ne jouent pas dans la même cour de récré. Pour continuer la métaphore filée du gamin au milieu des autres,
Anything But Yours, c'est plus l'adolescent romantique, qui s'en va flâner en faisant le tour de l'aire de jeu où les autres mecs jouent au foot. Il pense à des tas de choses, et parfois un petit éclat de poésie lui vient au milieu d'une colère qu'il ne laisse jamais se déclencher mais dont la mélancolie est le limon principal de son caractère («Safe Havens», où se conjugue Rock léger et ambiance Post-Hardcore, qui n'éclate jamais vraiment). Parfois il s'arrête et s’assoit, regarde les autres puis, las de ses observations, divague et s'enfonce dans ses pensées. Du coup il voyage tout seul, sorte de Chateaubriand marcheur au vent, rêvant d'exotisme, sur un « Karoshistan (extended) », version plus longue du même morceau déjà présent sur leur premier album et qui possède une part de mystère sans toutefois déclencher de spasmes d'inquiétude, malheureusement.
Et face à lui il y a le gamin révolutionnaire, qui fait aussi le con en sport et invite à sauter sur les tables dans un rythme démoniaque que lui seul détient. Ce gamin là il va le voir et lui dit de se bouger le cul, qu'il faut agir dans la vie et pas seulement flâner, que la révolution ça se fait dans le bruit et la fureur, et que les cris ça fait du bien. Alors il crie comme un malade dans la cour et tout le monde le regarde mais il s'en fout parce qu'il est dans une frénésie inquiétante (« Slow Motion Vampire » est un grand moment de
I Pilot Daemon, avec son riff principal bien étrange mais foutrement dansant, suivi d'un trip
Botch assumé). Ce gosse il assume son côté décalé, son trip de rockeur dopé aux amphétamines, à lui seule boîte de quinze ecstasys, et il se la joue rythme groovy-machiavélique, comme un
Breach qui aurait bouffé du
Blues Brothers zombéifié (« Holy Cobra »). Mais ses mimiques peuvent vite gonfler et tombent parfois à l'eau, sur un « Abracadalash » peu intéressant par exemple.
Le point commun qu'ont ces deux garçons finalement c'est que tout le monde les regarde comme des curiosités. Ils ne laissent pas indifférent et tout est une question d'affinités en fin de compte. Qui suivra le contemplatif qui aime jouer avec les mélodies ? Et qui aimera foutre le boxon avec le trublion de service ? C'est un peu toute la question de ce split très sympathique, car proposant deux artistes non similaires musicalement, mais qui se rejoignent dans leur volonté de proposer du neuf sur la scène. Les morceaux sont eux agréables, et la folie de
I Pilot Daemon se retrouve bien que le côté plus dépressif soit absent; tandis que
Anything But Yours joue la carte de la sensibilité, mais avec peut-être trop peu d'audace. A écouter certainement, mais pas indispensable.