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Restée recluse durant ces douze dernières années dans les dédales sombrement surréalistes de son terrifiant manoir intérieur, la troupe iconoclaste d’
Ebonylake (aujourd’hui réduite à un bouillonnant binôme) resurgit soudain des abîmes du temps, faisant à nouveau parler la liqueur des fous en réanimant ces mouvements tortueux et dysharmoniques ô combien cauchemardesques, qui sommeillaient jusqu’alors dans les limbes de l’oubli.
Objectivement, la réactivation soudaine de cette formation qui s'était illustrée à l’époque par son caractère puissamment hétéroclite, ne provoquera de résonances jubilatoires que sur les quelques antiques cochlées ayant été fortement ébranlées par l’atterrissage de son premier ovni musical en 1999 : un album qui donnait vie à un art en totale rupture avec l’académisme stylistique d’alors, et qui s’inscrivait à contre-courant d’une époque, où le paysage métallo-extrême se dessinait encore en suivant les douces courbures d’un conventionnalisme rassurant.
Si le ton résolument hors norme et avant-gardiste dont usait cette confrérie britannique sur le furieusement baroque (et barré)
On The Eve Of The Grimly Inventive, n’était à l’époque, pas réellement parvenu à corrompre les esprits timidement dissidents (vraisemblablement encore trop timorés, et hésitant donc à plonger au plus profond des fosses de l'abscons), il se peut que ce nouvel épisode suscite quant à lui une certaine convoitise dans les milieux avertis de la déraison mélomaniaque. Bien plus entreprenant que son auguste prédécesseur, qui fut pourtant en son temps un véritable remous insurrectionnel dans le microcosme de l’extrémisme sonore,
In Swathes Of Brooding Light se fait aujourd’hui le chantre sibyllin de la démence instrumentale la plus absolue.
En authentique alchimiste du surréalisme sonore,
Ebonylake a muté; il s’est proprement dépassé, faisant ainsi voler en éclats les quelques réminiscences qui le rattachaient fragilement aux échos Black Metal de ses débuts déjà effrontément novateurs (il n‘y a qu‘à écouter les quatre derniers morceaux de l'album, issus de la démo
As Ghosts We Dance In Thrashing Seas pour s’en convaincre). Ses aspirations musicales aux protubérances charivariques, conjuguées à ses divagations intello-obsessionnelles fortement imbibées d’absinthe, lui ont permis de puiser encore plus loin dans les sources abstraites et primitives de son délire hallucinogène.
Les quelques amateurs, témoins des excentricités déjà vertigineuses du premier chapitre, se rendront immédiatement compte de cette évidence. Car bien plus qu’une étape supplémentaire qui pousserait encore plus loin le concept du groupe,
In Swathes Of Brooding Light est une œuvre follement marginale qui ne s’impose plus la moindre limite, et ne répond même plus à une quelconque logique évolutive. Un électron libre qui navigue dans les eaux d’une déliquescence stylistique assumée, propulsant aujourd’hui ces sombre sires à l’extrême avant-garde de la paranoïa instrumentale.
Le duo nous fait ainsi pénétrer au cœur même d'une ténébreuse crise de délirium, jouant avec le spectre de la bizarrerie
macabre; convoquant l'ombre froide d'un onirisme pervers, nous faisant par la même totalement prisonniers d'un monde à l’opacité quasi-impénétrable, truffé de sinuosités grandiloquentes, maladives et complexes...
Se plaisant à manipuler l’auditeur, il revêt le costume du marionnettiste retors, le suspendant par ses nerfs à vif, le faisant déambuler tel un pantin de chair désarticulé dans ces longs couloirs d'épouvante aux ornementations empreintes de décadence aristocratique du 19ème siècle, puis le plantant vicieusement au beau milieu d’un cirque funèbre peuplé de clowns effrayants, d’illusionnistes vicieux, et de saltimbanques qui s'amusent à jongler avec le peu de raison que l'esprit du malheureux s'efforce de conserver dans cette mascarade surréaliste.
Ebonylake est passé maître dans l'art de la déstabilisation mentale et de la
torture virtuelle. Il le démontre constamment, de par cette volonté sadique de tuer l’harmonisation par tous les moyens possibles et imaginables; de faire s'effriter un à un les quelques socles mélodiques sur lesquels l’auditeur parvient de temps à autre à reprendre appui...
Difficile en effet, de s’accrocher à quelque chose de solide à l’intérieur de ce terrorisme orchestral paré de ponctuations métalliques décharnées et de vrombissements Indus épidémiques. Un flot chaotique qui avance inexorablement, telle une coulée de sons ondulatoires et protéiformes se mouvant en abstractions néo-classiques; se contorsionnant en échos vaguement harmonisés; se déchirant en de multiples séquences arythmiques; hurlant et déchaînant tous les monstres de l'inconscient qui remontent des fosses de la débauche puis s’effondrent en se tordant de douleur dans un brouillard couleur charbon.
Bardé de structures d’une ahurissante sophistication,
In Swathes Of Brooding Light occlut les artères de la raison, et nous fait perdre pied à travers une instrumentation réellement démentielle, mue par une B.A.R complètement épileptique; par une atmosphère gothico-horrifique aux émanations de laudanum et d’alcool vert se dessinant au gré d'échantillonnages de clavecins nébuleux, de pianos hantés (
In Swathes of Brooding Light Skeletal Birds Scratch at Broken Windows), de boucles industrielles obsédantes (
The Curious Cave of Deformities), de volutes bruitistes insaisissables où les notes stridentes se déforment et se perdent dans l’opacité des dissonances, lesquelles s'évanouissent à leur tour sous les assauts d'orchestrations violentes et hautement sinistres (
Human Mannequin Puppeteer ).
Serpentant, grouillant, suintant de toute part, se perdant dans les lueurs narcotiques de l’Angleterre victorienne, l’art abstrait et finalement très cinématographique excrété par
Ebonylake, nous convie à une pérégrination tumultueuse au cœur des vestiges d’une ère sombrement mystérieuse, où archaïsme et prémices évolutifs s’affrontaient dans le chaos des ruelles sordides embrumées par le légendaire smog londonien.
Aussi éprouvant que fascinant, cet inclassable tumulte aux confins de la démesure et de l’hystérie jubilatoire - s’apparentant à une sorte de ballet funèbre et expérimental drapé d’une complexité ténébreuse à la violence quasi-nihiliste - constituera à n’en point douter une pièce de choix sur les sentiers escarpés de l’élitisme sonore le plus exclusif.
Cela étant, une telle créature ne pourra réellement interpeller que les esprits les plus aventureux, les plus téméraires, et finalement les plus tordus. Hardiesse, éclectisme et surtout curiosité machiavélique, constitueront en effet les qualités essentiellement requises afin d’appréhender comme il convient une telle débauche d’abstraction et d’esthétisme licencieux. Ces traits de caractères seront donc les véritables clés capables d’ouvrir ce mécanisme de l’horreur, et de permettre ensuite d’en contempler pleinement les innombrables rouages.
Quoi qu’il en soit,
In Swathes Of Brooding Light est bien la fresque extrémiste que les nostalgiques attendaient. Une œuvre éblouissante d’insolence et définitivement en marge des conventions, qui ne trouvera une fois encore aucun équivalent dans la scène et même au-delà, à moins peut-être d'évoquer la cruauté difforme d'un
Abruptum, qui aurait malencontreusement poussé la porte d'une obscure machine à remonter le temps.
Persistant dans la voie de la déraison,
Ebonylake entérine magistralement son statut d’obscur tribun de l’exubérance musicale. Célébrons donc sa résurrection comme il se doit, en nous plongeant corps et âme dans cet oratoire d’extravagance psychotique et de démence baroque.