Porcupine Tree n'est pas ce que l'on pourrait appeler un groupe de débutants lorsque
Fear Of A Blank Planet (reprenant non sans ironie le titre de l'album "Fear of a Black Planet" de Public Enemy) voit le jour en 2007. Vingt ans après ses débuts, alors que la formation anglaise n'était initialement et de l'aveu même de son leader Steven Wilson qu'une sorte de plaisanterie, un concept dans lequel des musiciens fans de musique psychédélique expérimentaient ensemble, le talent de
Porcupine Tree va pourtant littéralement exploser à la face du monde.
Pour un groupe de quasi vétérans,
Fear Of A Blank Planet, par ailleurs la première sortie du groupe chez Roadrunner, semble ainsi représenter à la fois un aboutissement et un nouveau départ puisque si
Porcupine Tree changea véritablement de dimension pour acquérir le statut de groupe phare avec ce disque, les Britanniques s'engagèrent aussi résolument dans une direction musicale metal prog déjà entrevue lors des précédents albums, en particulier In Absentia et Deadwing. Comme l'affirme Steven Wilson,
Porcupine Tree ne doit maintenant plus être considéré comme un groupe de rock progressif. Le chanteur aux multiples casquettes (multi-instrumentiste, producteur, ingénieur du son), lui-même fan avéré de groupes comme
Tool,
Opeth,
Meshuggah,
Mastodon ou encore
Gojira, se lance dans un album ambitieux, envoûtant et sombre qui deviendra le plus gros succès du groupe jusqu’à aujourd’hui.
Sans pourtant renier un ancrage profond dans le prog, PT dévoile donc, dans "FOABP", une musique à la palette bien plus "dark", froide, ambiante et pour tout dire, metal. L'imagerie et les thèmes développés dans ce disque ne sont déjà pas des plus gais, à commencer par un artwork nihiliste et déprimant. Traitant d'un monde déshumanisé, d'adolescents abrutis de télévision et de jeux vidéos, de familles dysfonctionnelles, d'usage intensif de calmants et antidépresseurs, ou encore de la solitude et de l’enfermement, l'univers dépeint par
Porcupine Tree est terriblement moderne, glacial et simplement tragique, avec notamment l’inspiration notable du livre "Lunar Park", écrit par Bret Easton Ellis (l’auteur de "American Psycho"). On peut certainement considérer "FOABP" comme un album concept, traçant en filigrane une réflexion tristement réaliste et nostalgique sur la déliquescence des rapports humains, la peur d'un "monde vide" donc, et la solitude inhérente à la modernité.
D'un point de vue musical, l'oeuvre des Anglais se veut toujours aussi complexe et inspirée naviguant le temps de six chansons et cinquante minutes, entre plages mélancoliques et envoûtantes, riffs techniques et metalliques intenses et magnifiques soli planants. La production, assurée par le sieur Wilson et toujours aussi professionnelle et limpide, sublime littéralement, en accordant une place prépondérante aux éléments électroniques par l’usage de claviers et de samples, l’univers de ce
Fear Of A Blank Planet très atmosphérique, "synthétique" et dépouillé, parfois presque spatial, comme éloigné de tout, hors du temps mais toujours désespérément connecté au flux grisâtre du réel. La voix de SW se fait toujours aussi claire, sans âge, cristalline et remarquablement émotionnelle sans jamais être geignarde ou ridiculement plaintive. Une façon de renvoyer les ados à mèche et jeans serrés à leur chambre d'enfants, et d'esthétiser sobrement une mélancolie par ailleurs palpable à chaque note de ce disque finalement pas si facile d'accès.
Si certains titres sont très pop dans l’esprit, à l’image des magnifiques
My Ashes et
Sentimental, d’autres sont ainsi bien plus déroutants. On pense en premier lieu à ce qui est sans aucun doute LE chef d’œuvre de ce disque,
Anesthetize et ses presque 18 incroyables minutes qui nous font naviguer entre ambiant, prog planant, atmosphères lugubres et déchaînement de puissance distordue à la
Dream Theater, mettant en valeur l’impressionnant talent des quatre de
Porcupine Tree. Dans un autre registre,
Sleep Together se veut très électro, froide et particulièrement glauque, se terminant sur des orchestrations orientalisantes qui viennent conclure ce disque d’une manière superbement inattendue.
Porcupine Tree s’éloigne donc très distinctement de ses racines psychédéliques et 70’s à la Pink Floyd, Rush ou Camel pour flirter toujours plus avec les
Opeth,
Dream Theater,
Tool et consorts et ainsi développer une musique hybride et moderne. Que faut-il en penser ? Eh bien FOABP est une remarquable réussite, un disque charnière et pour beaucoup, une véritable révélation. Le "buzz" fait autour de cet opus incontournable semble parfaitement justifié, car il risque bien de vous marquer de manière irréversible. A (ré)écouter absolument.