Dans le sillage des multiples reformations auxquelles nous avons pu assister ces derniers temps, les Vikings de
Einherjer y vont eux aussi de leur participation, nous conviant ainsi huit ans après une soudaine cessation d’activité, à une nouvelle croisière en mer du Nord inaugurant la remise à neuf de leur discret petit drakkar. Discret, car depuis qu’il a hissé sa voile il y a maintenant dix huit ans, ce fier navire est resté condamné à voguer dans l’ombre de formations infiniment plus plébiscitées comme par exemple
Enslaved,
Windir et
Moonsorrow, tout en ayant pourtant su proposer des œuvres captivantes et inspirées, parfois même déroutantes, mais toujours marquées par un style d’écriture très particulier et immédiatement identifiable.
Il paraît également utile de préciser qu’au cours de sa longue et respectable carrière,
Einherjer ne s’est jamais complu dans l’immobilisme et la redite facile.
Ayant entonné son premier chant de révolte en 1996 avec un très bon
Dragons Of The North au souffle conquérant bardé d’intonations folk, le groupe n’aura de cesse de faire serpenter son embarcation en l’emmenant sur des rivages insolites et quelquefois surprenants. L’insolence du controversé
Odin Owns Ye All sorti deux ans plus tard en sera la première illustration: le disque marquait en effet une évidente volonté de rupture avec la rigidité des standards de l’époque, en bannissant complètement les écorchements vocaux de rigueur au profit d’un chant clair assez déstabilisant, accompagné d’une musique plus enjouée aux refrains entêtants et aux phrasés purement Heavy Metal. Cette volonté d’émancipation se traduira encore une fois à travers l’éclectisme de l’étrange
Norwegian Native Art. Un opus qui replongeait dans des eaux plus froides et hostiles, mais paré cette fois-ci d’atours inédits comme une omniprésence Dark, des ponctuations martiales et incantatoires, ainsi qu’un groove naissant sous l’impulsion de riffs huileux et d’une basse qui écrasait presque les guitares sous le poids de sa puissante rondeur. Même s’il réempruntait un chenal plus conventionnel et légèrement moins percutant, le navire norvégien signait également avec
Blot en 2003, un album-fleuve très accrocheur car toujours baigné de ce climat si particulier, et doté d’un sens inné de la mélodie épique…
C’est donc avec un réel enthousiasme, que les quelques admirateurs nostalgiques se réjouissaient à l’annonce de la sortie de ce
Nørron, marquant le retour inopiné de cette singulière entité nordique.
La première chose qui frappe dès l’entame du mémorable
Nørron Kraft, c’est le ton incroyablement noir dessinant des traits nouvellement sombres et glaciaux sur le visage du groupe. Une pièce de bravoure affichant presque treize minutes au compteur, qui réussi à nous faire rêver comme au bon vieux temps en nous ouvrant les portes d’un onirisme aux couleurs de givre. Un onirisme qui nous évoque avec bonheur toute la beauté crépusculaire du grand nord. Atmosphérique, stylé et évocateur au possible, ce morceau remarquable parvient avec une déconcertante facilité, à nous faire chavirer dans une spirale hypnotique grâce à son approche à la fois tempétueuse et contemplative; grâce à sa puissance martiale inexorable; à ses chants tantôt rocailleux tantôt méditatifs et solennels, et à la majesté de son superbe break aux allures de célébration nordique… Bien que dévoilant un visage plus contemplatif que réellement conquérant, on ne peut qu’être impressionné par sa stupéfiante propension à nous immerger dans cet univers magique constitué de forêts et de glaciers sans âges. Un monde bien à part et délicieusement éloigné du nôtre, dans lequel on prend plaisir à se perdre et à vagabonder sans relâche…
Hélas, le disque ne parviendra à faire illusion que le temps de cet excellent titre d’ouverture. La suite, bien que d’une tenue très correcte, se révélera en effet bien moins savoureuse et nous fera redescendre inexorablement de ces cimes spirituelles qui effleuraient de si près les portes du royaume d’Odin.
Sans être foncièrement inintéressants, des titres comme le combatif
Naglfar; le vaillant
Varden Brenne, l’épique
Atter På Malmtings Blodige Voll avec ses furieuses cavalcades mélodiques et sa guitare lead très "windirienne", ou bien encore le mélancolique et bien nommé
Balladen Om Bifrost s'apparentant à une ballade virile dans l’esprit d’un
Bathory période
Hammerheart et
Twilight Of The Gods, se montreront pourtant étrangement redondants sur la longueur, et ne parviendront en aucun cas à raviver l’ampleur mystique qui irradie les treize premières minutes de l'album. Regrettable…
A l’arrivée, nous dirons que
Nørron est juste un bon disque de Viking Metal, mais au rendu quelque peu frustrant au vu du potentiel du groupe, et de ce à quoi il nous a habitué par le passé. L’expérience est là, la maîtrise et la qualité de l’œuvre sont manifestes… Pourtant, on est loin de retrouver la passion, le panache et l’inspiration qui nous happaient jadis dans un autre monde; cette singularité structurelle et cette clairvoyance mélodique qui parvenaient comme par magie à nous arracher des griffes de cet environnement moderne si fade pour nous installer à la table des dieux; nous faire partager leurs festins et nous faire chevaucher en leur illustre compagnie jusqu’au palais de Valhalla… Le groupe dévoile aujourd’hui un visage certes plus froid et serein, mais également plus terne et convenu. En cela, et à titre de comparaison, on pourra affirmer sans trop se tromper qu’il prend le chemin inverse de celui emprunté par son compatriote
Helheim, qui lui, est en passe de réussir une bien belle réhabilitation artistique par le biais d‘une approche inédite similaire mais nettement plus convaincante.
Einherjer se doit de réagir et de redresser la barre au plus vite, s’il ne veut pas que son drakkar fraîchement restauré ne s’échoue sur les récifs d’une banalité dangereusement proche…