Burn était arrivé là où on ne l'attendait pas : à tutoyer les sommets et ce malgré l'absence de
Ian Gillan et
Roger Glover (comme quoi il n'y a pas que le Mark II qui compte). En revanche, voir que Stormbringer débarque en novembre, huit mois plus tard, ça parait prématuré. Et à l'écoute, ça se confirme.
Les lecteurs les plus avertis savent ce qu'est Stormbringer : la voleuse d'âme, l'arme maudite qui se sert d'Elric pour parvenir à ses fins. Ce n'est plus l'homme qui manie l'épée, mais l'épée qui manie l'homme, dans des nouvelles signées Michael Moorcock. Le parallèle peut paraître hasardeux. Tiré par les cheveux. Débile en un mot. Pourtant, on ne peut que constater que Deep Purple tient moins bien la route sur ce disque. Ce n'est pas catastrophique, le groupe est habitué à des baisses de régime après chaque album appelé à devenir un classique du genre. Mais il y a une personne à pointer du doigt, un gaillard important aux yeux des fans,
Ritchie Blackmore. Ce dernier semble vidé, loin des considérations d'un groupe qu'il ne peut plus sentir, las de se disputer le leadership. Avant, il n'y avait que Ian Gillan, à présent, il doit faire fasse à
David Coverdale et
Glenn Hughes qui ont vraiment les dents longues.
En résulte cet album, qui a un début, qui s'achève bien, mais qui ne suit aucune ligne directrice. Si en plus le disque s'amuse à se perdre dans un multivers musical, ce n'est pas gagné.
Avec un Blackmore en retrait, on pouvait s'attendre à tout. L'ombrageux guitariste livre ici une prestation étrange. Sa guitare a un son très clair, avec une distorsion minimum. Il joue bien, mais ne s'attarde pas. Ses soli ne partent pas à l'aventure et ne sont pas propices à l'improvisation. Il ne veut pas. Il a la tête ailleurs et cela s'entend quand il brille par son absence, lui habituellement tellement bavard. En revanche,
Jon Lord poursuit les expérimentations au clavier initiées sur Burn, ce qui rajoute au côté soft de Stormbringer. Il n'y a plus ces sons lourds et agressifs liés à l'orgue Hammond, on arrive à des considérations plus paisibles.
Ian Paice développe toujours son jeu groovy et agréable sans retrouver la superbe qu'il avait sur Burn où le travail aux percussions était bien plus présent et imaginatif.
Reste le duo Hughes/Coverdale dont les influences sont présentes, importantes. Il y a la soul chère au bassiste qui assure également les vocaux sur
Holy Man tandis que Coverdale s'illustre de sa belle voix marquée par le blues, comme sur
Soldier Of Fortune, ballade magique où l'on peut entendre Blackmore s'exprimer via une guitare acoustique. Le moment le plus émouvant de l'album.
Les passages hard ne sont pas nombreux. Il y a évidemment le title track, mid tempo inquiétant qui annonce un orage qui en définitive ne viendra jamais. On peut également citer
Lady Double Dealer, jouissive, avec un petit côté funky pas désagréable. Puis aussi la branlante
High Ball Shooter, vite oubliée. Les amateurs de sensations fortes en seront pour leurs frais, la facette la plus agressive du groupe est en demi teinte et sous-représentée.
Mais ce qui sauve Stormbringer dans son agencement illogique réside en des qualités individuelles. Certains titres sortent du lot et viennent apporter des rayons de soleil dans une grisaille environnante. L'ensemble reste frais malgré des hauts et des bas. Album souvent décrié, souvent dénigré, il marque une nouvelle rupture dans Deep Purple. Après une tournée calamiteuse, Ritchie Blackmore s'en ira pour former
Rainbow qui connaitra un destin remarquable quoique éphémère. Mais Stormbringer reste un album simple, sans prétention, plutôt agréable. Quelques hauts, des bas, des morceaux qui tendent à améliorer le tout, d'autres qui au contraire semblent vouloir le détruire. Une opposition entre Loi et Chaos. Un combat que la Balance ne peut gagner. En revanche, un disque qui aura autant usé les fans que les musiciens.