La confrérie italienne, toujours menée par le charismatique Francesco Paoli (ex-
Hour Of Penance) ressurgit de son temple barbare, après avoir brillamment marqué les esprits avec un premier opus aux aspirations aussi vindicatives que raffinées. Une œuvre féroce et dominatrice forgée dans le plus robuste des alliages, qui reflétait les penchants les plus sombres et mystiques de ces esthètes transalpins grâce à un Death brutal et technique de très haute volée, fusionnant un radicalisme exacerbé et des teintes plus nuancées aux résonances néo-classiques. Des contrastes qui laissaient entrevoir un goût prononcé pour un certain esthétisme baroque, et qui démontraient des velléités évolutives encore latentes. De là à penser que le groupe allait ainsi transfigurer son répertoire et se jeter corps et âme dans la démesure quasi-cinématographique, il y avait plusieurs marches abruptes que l’on aurait osé franchir. Et pourtant…
Certes, l’excellent maxi
Mafia sorti l’an dernier, nous avait clairement indiqué que
Fleshgod Apocalypse ne comptait pas uniquement s’en tenir à une tournure si convenue du Metal de la mort. Car même si
Oracle faisait indiscutablement montre d’excellence, il demeurait somme toute contenu dans un espace purement traditionaliste. Une configuration qui le rapprochait d’éminents activistes tels que
Hate Eternal ou Morbid
Angel, et qui évoquait à juste titre de troublantes similitudes avec son grand frère
Hour Of Penance.
Les italiens ont donc revu leurs ambitions à la hausse et exécutent ici un véritable saut de l’ange, passant purement et simplement dans la quatrième dimension avec cet édifice majestueux qu’est
Agony. Si leurs propos était à la base strictement Death, ils ouvrent grand les portes du grandiose et jouent sans aucune retenue la carte de la démesure orchestrale, exprimant ici leurs visions les plus excessivement lyriques avec une verve et une conviction saisissante.
Enrobé d’une production d’une puissance phénoménale, mais hélas, une fois encore ultra lisse et dépourvue d’aspérités,
Agony revendique toute l’étendue de sa grandiloquence en imposant un Death Metal hautement symphonique, où les orchestrations majestueuses et quasi-"hollywoodiennes" ont désormais toute autorité.
Véritable fresque épique, l'œuvre impressionne dans un premier temps par la qualité époustouflante de ses arrangements lyriques, lesquels soutiennent une véhémence rythmique presque inhumaine et un souffle barbare toujours aussi palpable. Le groupe a visiblement souhaité conserver la folie dévastatrice et la vélocité ahurissante qu’il avait si brillamment su imposer sur Oracle, les morceaux étant majoritairement propulsés par l’hystérie de blast beat absolument impitoyables (
The Hypocrisy,
The Imposition,
The Violation…). La différence aujourd'hui, tient au fait que cette folie est totalement diluée dans un océan de cordes et de cuivres, dans un dédale d’instrumentations rugissantes, qui il est vrai, masquent quelque peu l’impact des riffs, qui semblent du coup légèrement moins élaborés et percutants que par le passé.
Cette grandiloquence assumée et poussée dans ses derniers retranchements; cet aspect pour le moins emphatique et presque ronflant, ne pourra bien évidemment pas épargner à Fleshgod Apocalypse une comparaison inévitable avec les norvégiens de
Dimmu Borgir, ainsi qu’avec les hédonistes helléniques de
Septicflesh, mais également avec leurs compatriotes de
Stormlord, notamment dans ces échos aux résonances parfois Heavy Speed Extrême, et dans cette propension à installer des climats grandement épiques et souvent chevaleresques. Cependant, l’ossature de l’œuvre demeure indéniablement Death, de par sa véhémence inouïe, son épaisseur et sa structure. Et c’est justement ce qui constitue l’une de ses qualités essentielles : sa capacité innée à conjuguer cette barbarie totalitaire à couper le souffle, avec ce raffinement mélodique enluminé par une clarté structurelle étincelante, qui resplendit à travers les interventions virtuoses d'une guitare lead aux éclats cristallins, et qui brille par de magnifiques envolées vocales dignes d’un petit opéra. Des solos et des refrains imparables tout en chants clairs, s’inscrivant dans une traditions purement néo-classique, que ne renieraient pas certains protagonistes pourfendeurs de dragons officiant dans un registre Heavy Power symphonique.
Mais une fois encore, l’élément qui évite heureusement à Agony de sombrer dans l’accessibilité facile et rédhibitoire, est indubitablement cette frénésie quasi-sacrificielle dans l’exécution; cette volonté inébranlable d’asséner un déluge rythmique effarant de rapidité et de rigueur, et ce désir de rester brutal et dévastateur quoi qu’il arrive (malgré quelques instants de grâce cristallisés par la lourdeur ténébreuse de
The Egoism, et surtout par la majesté mélancolique du superbe
The Forsaking), ce qui est tout à son honneur !
En toute objectivité, on peut raisonnablement affirmer que ce monument de fureur esthétique, constitue une pièce de choix sur le segment musical extrême, et dispose des atouts requis pour apposer son empreinte sur la scène Metal. Même si l’on peut pointer du doigt un côté trop propre et un perfectionnisme poussé à l’extrême, occultant le radicalisme fulminant qui émanait du grand
Oracle; même si ce nouveau manifeste risque de désappointer un auditoire avide de sauvagerie pure; même s’il n’a plus rien à voir avec la noirceur mystique des débuts, nul doute qu’il sera apte à séduire et même éblouir nombre d’amateurs de sonorités brutales et classieuses, par sa flamboyance mélodique, sa véhémence implacable, son inspiration de tous les instants, son impressionnante rigueur instrumentale, et bien sûr, sa fraîcheur épique stupéfiante.
Malgré un aspect légèrement pompeux qui pourra éventuellement rebuter les plus irréductibles, et cette impression de vouloir ratisser large en surfant sur une vague ayant déjà fait ses preuves dans la sphère Black/Death, on ne pourra pas retirer à ces furieux maestros la passion qu’ils mettent à l’ouvrage, et le fait qu’ils viennent d’enfanter une œuvre mature, personnelle, puissante et dotée surtout d’une grande force évocatrice.
Violence, grandeur, lyrisme et décadence…