Affublé d'un nom aussi long que poétique, A Backward Glance on a Travel Road a plus d'ambition et de talent que n'en rêvent la majorité des groupes de folk / rock. Le temps que vous finissiez de prononcer le titre de l'album éponyme, ABGOATR vous a déjà transporté dans son univers onirique noir et blanc. Car ce n'est que très rarement qu'un groupe transporte si loin, si vite, si bien...
Les musiciens d'Hypno5e sortent ici une œuvre personnelle, intimiste, originale. Dans le paysage français, peu égalent leur maestria.
Avec une scène expérimentale pourtant fournie, la France n'a jamais tellement défrichée le terrain de la dark-folk. Néanmoins place forte de musiques en marge, avec de très bonnes choses comme Aluk Todolo, Diabologum,
Blut Aus Nord ou même Rosa Crux dans leurs genres respectifs, la néofolk n'a pas réellement trouvée sa place. Ce n'est pas ce qui dérange ABGOATR, qui se rapproche drôlement du genre, entre samples de vieux films français et univers dans l'ambiance
Death In June.
Le groupe réussit à se forger une véritable identité, un véritable univers qui devient cinématographique avec des extraits sonores, souvent tant sombres qu'abrutissants de beauté.
"Peut-être que les gens parlent sans arrêt comme des chercheurs d'or... Pour trouver la vérité.
Ils éliminent tous les mots qui n'ont pas de valeur, et pour finir ils en trouvent un ; tout seul.
Or un seul mot tout seul...
C'est déjà le silence." (J.L. Godard)
Dans cette veine Microfilm, on se retrouve sur du collage musical qui tire vers le surréalisme, pour le plus grand plaisir de nos oreilles... Alors qu'Hypno5e jouait sur le terrain de la folie (avec des samples d'Artaud et de son terrible "Cercle des 6 croix"), A Backward nous porte sur des flots mélancoliques, des plages de larmes... Une sorte de spleen, gris, froidement mécanique. La plongée dans cet univers glacé et brumeux est d'autant plus agréable qu'on y retrouve de grandes références, littéraires notamment : on entend parler Duras, ainsi que Mouloudji lisant un poème de Jean Genet...
Plus encore qu'un simple album à la croisée de la néofolk et du rock progressif des Pink Floyd, le groupe pousse le concept musicalo-cinématographique dans ses derniers retranchements. Les guitares aériennes s'envolent par dessus les textes lus, lourds et obscures, tandis que les structures torturées mais excellemment bien gérées des morceaux nous emprisonnent dans cet univers de blessures et de tristesse.
A Backward Glance on a Travel Road se refuse surement à s'imposer des limites. On hume une guitare sèche, cristalline, aux rythmiques presque latines, une batterie qui pulse en arrière-plan, des samples mécaniques pesants et envoutants, on touche presque ce clavier si violent sur Regular Barbary, tandis que la voix, douce, nous caresse. On ferme les yeux, et c'est un monde qui s'ouvre à nous, une métamorphose de ce qui nous entoure, une vision altérée par une basse vrombissante et un bottleneck glissant sur le manche de guitares amères.
Dans ses références, A Backward est fortement éclectique - et c'est ce qui donne tout son charme à l'album. Les chants vont même jusqu'à toucher à l'opéra, toujours dans cette optique beaudelairienne du spleen, cette tristesse en apesanteur... Ses ambiances passent d'énergiques, faussement enjouées, à fantomatiques, ambiantes dans un genre proche de Coil sur "Approximativement Moi". Cette sorte de noyade musicale qu'on pourrait qualifier de céleste nous berce dans ses murmures acoustiques. Le groupe nous capture entre les cordes acérées de ses violons amplifiés, éthérés... pour un voyage dont il est impossible de sortir indemne.
La multitude d'instruments employés, mélangés à une maîtrise parfaite et une démarche artistique comme on en voit bien trop rarement de nos jours font d'A Backward Glance On A Travel Road un pilier de la Musique avec un grand M. Son univers si singulier, emprunt de bien des genres et styles, ne peut que transporter. La mélancolie est de la partie, une mélancolie superbe, tout de cristal, si fragile et si attirante...
Tout y est léché, du mixage à la composition, le choix des phrases lues, chaque instrument est utilisé d'une manière bien spécifique. Pas grand chose n'est laissé au hasard, mais tout à l'imagination et au rêve...
"Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours,
Un ange qui sanglote accroché dans un arbre,
La colonne d’azur qu’entortille le marbre
Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours. "