Avec
Episode,
Stratovarius avait stabilisé son line-up.
Avec Visions, il va accéder à la gloire.
Il n'y avait pas de raison que cela n'arrive pas. Les plus grands augures le prédisaient, en clamant haut et fort que
Stratovarius était le nouvel
Helloween. Le top du top du genre. Le nec plus ultra. De la bonne came capable de filer la trique à un mort (mot désignant au milieu des années 90 les amateurs de ce que l'on nomme le speed mélodique). Et c'est avec Visions que les Finlandais ont mis tout le monde d'accord, ou presque.
Il faut dire, les petits plats ont été mis dans les grands. L'oeuf mayonnaise se pare d'une pointe de caviar qui lui va à ravir.
Stratovarius régale, en affinant son style au passage. Et pourtant, le groupe s'est assagi. Il se veut moins pressé et explose ici sur des tempos moins rapides, en témoigne le premier titre de la galette, le superbe
The Kiss Of Judas, une composition heavy qui dégage une solide impression de puissance. La puissance est là : souffle épique porté par des claviers majestueux, guitare qui sait devenir magique au moment du solo, un refrain simple, mais tout simplement énorme (la prestation de
Kotipelto est tout simplement excellente. Une entrée en matière du meilleur effet, surtout que le batteur
Jörg Michael n'en fait pas des tonnes et qu'il ne noie pas les mélodies dans des parties inutilement furieuses (mais question feeling, ce n'est pas tout à fait ça).
Les claviers vont prendre une place importante sur cet album.
Jens Johansson en fait parfois un peu trop, il se montre de temps en temps un peu envahissant, mais il est également appliqué. Oscillant entre des sons synthétiques (
The Kiss Of Judas) et d'autres, proches du clavecin (
Black Diamond), il redessine les contours de
Stratovarius en y posant sa marque. On reconnait parfois certains gimmicks qu'il utilisait déjà du temps où il officiait chez Malmsteen, un style néoclassique qui lui colle bien à la peau. De son style découlera tout une école de claviéristes finlandais qui parieront sur la vitesse d'exécution, mais aucun ne saura réellement être aussi digeste que lui.
Si les compositions sont moins rapides qu'à l'ordinaire, le groupe n'abandonne pas les speederies pour autant.
Forever Free et surtout
Legions contenteront les amateurs de vitesse, même si ces titres ne sont pas les plus marquants. Bien joués, de bonne qualité, ils sont cependant trop communs pour passer à la postérité. Il leur manque ce petit plus, cette hardiesse, qui faisait que
Father Time était l'un des moments forts de
Episode. En revanche, un mid tempo comme
Paradise sort agréablement du lot malgré un petit côté passéiste. On revient une dizaine d'années en arrière, quand
Helloween jouait joyeusement un
Future World des familles. Un single idéal, bien emmené, avec ce riff de guitare très sec en guise d'introduction, qui tranche avec le reste de l'album, sans oublier la prestation impeccable de
Kotipelto derrière le micro. Difficile de passer à côté du final,
Visions (Siouthern Cross), morceau de bravoure du disque avec ses dix minutes épiques, centrées sur Nostradamus (qui décidément n'en sera pas à sa dernière apparition).
Reste le problème des ballades. Jolies pour certains, gnangnan pour d'autres, elles ne sont pas la force de
Stratovarius ; il leur manque une montée en puissance et le résultat peut sembler bien plat par moment.
Le succès remporté par Visions est mérité.
Stratovarius, après des années de labeur, rentre enfin dans la cour des grands sans risquer de se faire voler ses billes. Dans son sillage, il va entraîner une jeune scène finlandaise aux dents longues. Mais pour le moment, savourez ce Visions comme il se doit, il reste l'un des albums majeurs du groupe.